Loading
Creation website
Compostelle photo livre

Silence, on marche...

sur le Camino Francès

avril-mai 2010

Commentaires, questions, suggestions :

charlesyvonross@hotmail.com

À Louise, Audrey et Maxime

sans qui mon chemin ne mènerait nulle part.

 

 

Avant Camino


Prologue

Mai 2012


Il y a deux ans, j'étais sur une autre planète, le coeur léger, la tête en paix, à vivre au gré du vent, en toute liberté. Je marchais sur le Camino Francès en Espagne, en compagnie de mon épouse, en route vers St-Jacques-de-Compostelle.


Depuis mon retour, il ne se passe pas un moment sans que ne défilent dans mon esprit les images de ce périple unique. Je revis inlassablement chaque instant, chaque couleur, chaque odeur, chaque saveur et chaque douleur aussi. 


Même si des millions de gens ont foulé ce chemin millénaire avant moi, mon parcours a été unique et personne auparavant ne l'a vécu ou ressenti à ma manière. Je ne crois pas avoir fait mieux ou pire que quiconque, ni détenir la vérité sur la façon de mener à terme un tel projet. Je sais juste que je l'ai fait à ma façon et que j'en suis très satisfait.


Il existe des milliers de carnets de voyage de gens qui ont parcouru le chemin de Compostelle et je ne saurais dire ce qui différencie le mien des autres. J'écris d'abord pour me souvenir et ne jamais rien oublier de cette grande aventure.  J'écris ensuite pour ceux qui ont déjà fait le chemin et qui souhaitent se remémorer de bons souvenirs au travers de ma propre expérience. Finalement, je souhaite sincèrement que mon récit convainque ne serait-ce qu'une seule personne d'entreprendre un jour ce périple extraordinaire.


Le coeur de mon récit a été scrupuleusement écrit à chaque soir, dans la noirceur des dortoirs, sur mon téléphone intelligent. Malgré la fatigue et l'épuisement, je n'ai pas une seule fois attendu au lendemain pour mettre par écrit chacune de mes journées, m'assurant ainsi une exactitude presque parfaite du fil des événements. À ce moment, je n'écrivais que pour moi, sans projet de livre. Louise adorait lire tous les matins le récit de la veille en savourant le café au lait. Son plaisir à me lire me touchait énormément et petit à petit, l'idée d'un livre a fait son chemin.


Je vous offre ma vie sur le Camino aussi simplement que je l'ai vécue, un pas à la fois.





L'avant-départ

Avril 2010


« Et il n'est rien de plus beau que l'instant qui précède le voyage, l'instant où l'horizon de demain vient nous rendre visite et nous dire ses promesses. » (Milan Kundera)


Depuis le temps que j'y rêve, m'y voilà. Mon sac à dos est là, tout innocent, dans le coin de la pièce. J'ai peine à croire que ma vie tiendra dedans durant deux mois. Durant tout ce temps, je serai loin de mon monde, de ma réalité, de ma vie, totalement en dehors de ma zone de confort, et je commence à douter. Plus le départ approche et moins je me sens bien. Un année entière à préparer ce voyage et ce n'est qu'aujourd'hui que l'angoisse s'en mêle. Le stress bouscule méchamment l'euphorie du moment. Je dois sans cesse me répéter que je suis heureux.


Pourquoi est-ce que je m'embarque dans un tel projet ? Pourquoi ne pas rester tranquille à la maison pour profiter simplement de mes six mois de congé ? Ma vie est un long fleuve tranquille et je provoque consciemment un tel chambardement. C'est à n'y rien comprendre. Jusqu'à tout récemment, je n'avais même jamais entendu le mot Compostelle. Je croyais que ce genre de voyage n'était que pour les croyants, les retraités et les pauvres. En plus, le mot pèlerinage revenant constamment à l'avant-plan, je n'étais pas attiré par le côté religieux de l'entreprise. Sans fermer la porte, c'est à la retraite que je m'imaginais réaliser ce projet, pas à quarante-cinq ans. En fait, dans mon esprit, il ne s'agissait que de marcher, rien de plus, une belle petite activité peinarde pour mes vieux jours. Mais bref, me voilà aujourd'hui prêt à partir.


Pour ce long congé, j'imagine d'abord un voyage en motorisé d'un bout à l'autre de l'Espagne avec Louise, ma compagne depuis plus de trente ans. Puis, sans crier gare, Compostelle apparait dans ma vie. D'abord une amie qui l'a fait, puis des reportages télé et finalement, suite à quelques recherches personnelles, je suis conquis. Je ne suis pas un adepte de la simplicité volontaire mais ce concept de voyage, réduit à sa plus simple expression, vient me chercher. Je ne suis ni croyant ni athée, mais de savoir que des hommes marchent sur ce chemin depuis plus de mille ans suffit à me convaincre.


Parler de ce voyage durant la dernière année était une chose. Maintenant qu'il faut le faire, c'en est une autre. Comme pour sauter en parachute, le projet mijote pendant longtemps et en parler est très excitant. Mais plus le jour J approche et plus la chienne me prend. A la veille de sauter, je me demande si je le ferai ou pas. Et quand je sauterai, tout sera oublié, je ne douterai plus… je l'espère. 


Comme si la bataille dans ma tête ne suffisait pas, malaise au genou et mal de dos cognent à ma porte. Est-ce possible que le stress parcourt le corps en entier et frappe aux points faibles ? Tout cela est-il pour me faire savourer encore plus ce que je vivrai sur les chemins d'Espagne ? Est-ce l'épreuve avant l'épreuve ? Je suis obsédé par mes faiblesses. On m'aurait dit que je vivrais un tel chambardement avant de partir que je ne l'aurais jamais cru. Sans y avoir seulement mis un pied, le chemin de Compostelle semble déjà avoir une influence sur moi. Ça promet.





Le départ

Dimanche 4 avril 2010


« Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas. » (Lao-Tseu)


La coupure avec la vie de tous les jours se fait aujourd'hui. Tous mes tracas physiques et psychologiques des derniers jours sont oubliés, ou du moins mis de côté. Je ne suis jamais parti si longtemps de chez moi et je suis surpris de me sentir soudainement si bien. Je me lève tôt depuis quelques jours pour mieux absorber le décalage horaire et je me sens en pleine forme. 


Après des mois à préparer le matériel, le temps est venu de remplir définitivement les sacs à dos. Nous avons réduit le bagage au minimum et lorsque tout est bien emballé, nous affrontons nerveusement l'épreuve de la balance. Dix-sept livres et demi pour moi et quatorze pour Louise. Mission accomplie pour entasser deux mois d'expédition dans si peu d'espace. 


Nous quittons la maison sur l'heure du midi et l'avion décollera en fin d'après-midi. Une escale à Toronto puis vol de nuit vers Paris. Arrivée à dix heures, heure locale.  


Après des adieux touchants dans le grand hall de l'aéroport, nous plongeons dans l'aventure.




Vers Paris

Lundi 5 avril 2010 


"Partir, c'est quitter son cocon, ouvrir ses ailes et s'envoler. C'est s'apercevoir qu'on n'est pas les seuls sur la planète, qu'on ne sait pas tout comme on le pensait. On devient plus humble, plus tolérant, un peu plus intelligent." (P. Fillit)


Paris, dix heures du matin. Une navette nous amène directement de l'aéroport Charles-de-Gaulle à la gare Montparnasse, d'où nous prendrons le train demain matin. Cette gare est arpentée de long en large par des militaires, arme en mains, bien appuyée sur leur torse et le doigt près de la gâchette. J'essaie de me convaincre que leur présence est rassurante mais c'est peine perdue. Avant de quitter, nous récupérons nos billets de train achetés sur internet plusieurs mois auparavant. Je suis soulagé maintenant que je les ai bien en main.


De la gare, nous remontons à pied l'avenue de Maine à la recherche d'un hôtel au plus bas prix possible. Une demi-heure plus tard, nous dénichons l'hôtel de Blois et sa façade très discrète. L'accueil est sympathique et le prix relativement raisonnable, considérant que le déjeuner est inclus.


Même si la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe et le Louvre sont tout près, tout ce qui compte pour le moment, c'est de dormir, même s'il n'est que midi. Pour contrer les effets du décalage horaire et commencer notre marche du bon pied dans deux jours, c'est une nécessité.


Avec seulement deux paires de bas et deux sous-vêtements chacun, nous devons déjà faire un premier lavage. Nous considérons cela comme une générale avant la grande première. Nous étrennons notre corde à linge et nos coquettes épingles de couleurs. 


Vers dix-huit heures, après une longue sieste aux allures de nuit de sommeil, nous sommes en pleine forme pour partir à la recherche d'un restaurant. Nous marchons une trentaine de minutes avant de découvrir un bijou de bistro dans le quinzième arrondissement, le B15. Une terrasse sur rue achalandée, un écran avec du sport, quatre hommes au comptoir qui parlent de foot, un serveur sympathique et surtout, un repas succulent. Vin blanc, tartine de jambon et fromage, salade verte et Perrier. Le rythme de vie parisien est agréable à observer de notre table. 


Sur le chemin du retour, je m'offre une crêpe sucrée d'un marchand ambulant et j'ai beaucoup de plaisir à la savourer en marchant dans Paris. Nous bifurquons vers la gare Montparnasse pour repérer le quai d'embarquement où nous prendrons le train demain matin. Tout juste avant d'arriver à l'hôtel, nous arrêtons dans une toute petite épicerie où nous achetons quelques provisions pour le voyage de demain.


Je réalise en soirée que mon adapteur électrique pour les prises européennes n'est pas adéquat mais heureusement, la dame à la réception de l'hôtel m'en vend un pour presque rien. J'aime quand les choses se règlent bien et facilement.


Quand je m'y arrête un instant, je trouve amusant de réaliser que nous sommes en transit à Paris et que nous pourrions être n'importe où ailleurs dans le monde que ça ne ferait pas de différence. A ce moment-ci, notre objectif n'est clairement pas de découvrir la grande ville de Paris mais bien de rallier la bourgade de St-Jean-Pied-de-Port.





Vers St-Jean-Pied-de-Port

Mardi 6 avril 2010


"L'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires." (Paulo Coelho)


Nous nous levons vers six heures trente après une nuit difficile. Nous nous faisons réveiller plusieurs fois par le va-et-vient des occupants de l'hôtel. Avoir su qu'un groupe de dix-sept italiens débarquerait pour la nuit, j'aurais mis mes bouchons pour les oreilles.


Notre horaire est serré ce matin et nous le respectons à la minute près. Nous entrons dans la gare dix minutes avant le départ de notre TGV pour Bordeaux, prévu pour huit heures. Il n'y a pas foule à bord et nous prenons sans gêne quatre bancs disposés face à face. Nous avons de l'espace à revendre. Le départ se fait à l'heure pile et en peu de temps, nous filons à vive allure vers le sud. La fenêtre panoramique de notre compartiment devient pratiquement un écran à haute définition tellement la campagne est lumineuse.


Quatre heures plus tard, nous changeons de train à Bordeaux, direction Bayonne. Nous voyons de plus en plus de sacs à dos. Curieusement, tous ne se saluent pas automatiquement comme je l'aurais imaginé. Nous rencontrons une jeune australienne de vingt-cinq ans, Marita qui se rend elle aussi à St-Jean-Pied-de-Port pour faire le chemin de Compostelle. Elle est très gentille, mais surtout très courageuse de voyager seule.


Le train pour Bayonne est plus lent et moins spacieux que le TGV et nous mettons deux heures à couvrir la distance. De là, quatre-vint-dix minutes d'autocar nous amènent jusqu'à St-Jean-Pied-de-Port en sillonnant le bas des Pyrénées. Le paysage est verdoyant et la campagne toute paisible.


L'entrée dans St-Jean-Pied-de-Port est grandiose et se fait comme prévu vers les seize heures trente. Tout est tellement beau ! Chaque coup d'oeil mérite une photo. Les Pyrénées sont impressionnantes, le soleil radieux et le ciel d'un bleu extraordinaire. J'ai l'impression de rêver.


L'autocar nous laisse devant le bureau de poste et nous marchons quelques minutes dans le village pour rejoindre la magnifique rue de la Citadelle où se trouve l'office des pèlerins. Tout est bien indiqué, à croire que nous ne sommes pas les premiers à débarquer ici. 


Après s'être enregistrés comme marcheurs officiels et avoir fait estampiller nos credencials du sceau officiel de Compostelle, nous revenons sur nos pas sur la charmante rue pour nous rendre au vingt-quatre où se trouve une pension qui nous a été recommandée. Après avoir cogné à la porte sans réponse, être entrés de nous-mêmes et avoir fait une dizaine de pas dans un couloir sombre, une dame âgée vient finalement vers nous, madame Maïtia, une femme un peu rustre mais qui entend à rire. La maison est propre et coquette. Elle nous fait visiter sans façon le logis pour ensuite nous amener à la chambre. Nous montons à l'étage par une cage d'escaliers remarquable en vieux bois foncé. Un puits de lumière percé dans le toit trois étages plus haut projète un faisceau lumineux sur les premières marches et j'ai le goût de crier "Alleluia". La chambre est spacieuse, tout comme la salle de bain principale. La vue sur la ville depuis notre fenêtre est de toute beauté. Il faut se pincer sans arrêt pour y croire.


Cette ville historique fortifiée est située au pied des Pyrénées et le décor est impressionnant. Nous sillonnons les rues de la localité et trouvons sans cesse des endroits plus beaux que les précédents. Nous faisons un tour de ville sommaire et prenons soin de visualiser par où nous passerons demain pour amorcer notre marche. Nous nous arrêtons sur une terrasse légèrement en retrait du circuit touristique et commandons bière et omelette. Tout est parfait.


Nous fermons les volets à contre-coeur en espérant que le temps splendide d'aujourd'hui se poursuive car la météo n'est pas encourageante pour demain et nous tenons à passer par le haut des Pyrénées coûte que coûte. Faute de crucifix, deux débarbouillettes pendouilleront à notre corde à linge toute la nuit.


Retour à la page d'accueil                         Suite (Jours 1 à 14)