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Silence, on marche...

sur le Camino Francès

avril-mai 2010

Jours 15 à 27

Commentaires, questions, suggestions :

charlesyvonross@hotmail.com

 

 

Jour 15 / 20 km

Mercredi 21 avril 2010

Burgos / Hornillos del Camino 

(via Tardajos, Rabé de las Calzadas)

Temps de marche : 5 heures 15 minutes

Distance vers Santiago : 480 km

 

"Un des grands malheurs de la vie moderne, c'est le manque d'imprévu, l'absence d'aventures." (Théophile Gautier)

 

Le matin est encore extraordinaire. Le ciel est presque sans nuage et la température douce. Nous marchons encore une bonne heure dans les limites de la ville avant d'en sortir finalement. Ca fait du bien de se retrouver à nouveau dans la campagne espagnole. Des vallées, des montagnes, des pâturages et surtout, du soleil et de la chaleur. Je n'apprécie pas tout cela comme je le souhaiterais car je traîne de la patte, et plus qu'à l'habitude. Je suis découragé de voir qu'en plus de ne pas s'améliorer, mon état se détériore. Nous faisons des pauses plus fréquentes mais le mal revient rapidement. Le malaise au genou droit a frappé dès les premières minutes ce matin, contrairement aux journées précédentes où je pouvais marcher librement jusqu'à mi-parcours. Le rythme est considérablement ralenti et je fais tout ce que je peux pour marcher normalement. Nous nous faisons doubler par plusieurs marcheurs et mon orgueil est touché.

 

Le cafe con leche à Tardejos est délicieux. C'est intéressant de voir la vie qu'il y a dans des petites places perdues au milieu de nulle part. Probablement que ces gens se diraient la même chose s'ils se retrouvaient dans nos villages. Il y a beaucoup de vie au bar et l'alcool coule à flots même s'il n'est que dix heures du matin. Comme nous ne marchons presque pas ensemble, Louise me suggère d'écouter de la musique lorsque nous repartirons du bar. Je sors de mon sac mon iPod que je n'avais pas utilisé encore et que je croyais bien avoir apporté pour rien. Pendant que Louise est à la salle de bain, j'écoute une pièce qui ramène mon esprit à la maison et je me mets à pleurer. 

 

Il reste encore dix kilomètres à parcourir et je file avec ma musique dans les oreilles. Je ne peux pas croire ce qui m'arrive. Je prends du mieux et le mal se dissipe rapidement. Est-ce le fruit du hasard ou la musique a-t-elle véritablement fait diversion au point de faire disparaître la douleur ? A quoi bon chercher une explication. Je l'apprécie et c'est tout. J'ai des ailes et je danserais si je ne me retenais pas. Je n'avais pas encore sifflé du voyage et je m'en donne à cœur joie. Je fais deviner à Louise les pièces que j'écoute et nous avons bien du plaisir. Le chemin prend soudainement pour moi une nouvelle dimension.  Les champs, comme la route, s'étendent à perte de vue et le bleu du ciel est fantastique.  

 

Le soleil frappe fort maintenant et nous changeons notre tenue pour quelque chose de plus léger. Nous faisons maintenant mordre la poussière à tout ceux qui nous doublaient le matin même, bien que ce ne soit pas mon but. C'est incroyable comme ce qui devait s'avérer être ma pire journée est en fait devenue ma meilleure.

 

Nous arrivons à Hornillos del Camino vers midi trente et sommes au sommet de notre forme. Je ne me suis jamais senti aussi bien après une journée de marche.

 

Le village est tout petit et n'est constitué que d'une seule rue qui le traverse en plein centre.

 

L'auberge municipale est facile à trouver et se trouve à côté de l'église. Les murs du dortoir sont en grosses pierres et c'est vraiment très beau. La cuisine n'est pas très grande mais tout y est. Le coin lavage est à l'extérieur et une porte au bout de la chambre y donne accès. Franchement, cet endroit est charmant. 

 

Après avoir choisi deux emplacements à notre goût et y avoir installé nos affaires, il faut rapidement partir à la recherche d'une épicerie, avant que tout ne ferme. Nous voulons une bouteille de rouge pour accompagner notre dîner. Nous trouvons aussi dans le commerce de mignonnes coquilles St-Jacques pour accrocher à sacs à dos.

 

La cuisine de l'auberge est bien tranquille en ce début d'après-midi. Nous partageons la table avec un grand et gros gaillard allemand ainsi qu'avec quelques chétifs asiatiques. Nous échangeons quelques mots avec l'allemand mais sans plus. Bien que je ne sente aucune affinité entre nous, je lui offre du vin par politesse et il me répond "ok" d'une manière si désinvolte que je regrette mon offre. Nous mangeons sans traîner car l'auberge se remplit et les douches sont à prendre et le lavage à faire.

 

Ici, comme presque partout, hommes et femmes ont accès aux mêmes douches et c'est plutôt amusant de côtoyer Louise à ce moment. Nous nous retrouvons ensemble quelques instants plus tard pour le lavage. Le coin lavage étant à ciel ouvert mais à l'intérieur des murs de l'auberge, il y a très peu de courant d'air. Une chance qu'une partie des cordes est à l'abri car bien qu'il fasse beau, il y a apparence de pluie. Nous pouvons heureusement y étendre nos affaires et repartir l'esprit tranquille. Un jeune homme est à laver lui aussi et nous engageons la conversion. Il est danois, parle fort bien l'anglais et semble très gentil. Bien entendu, je sors de ma manche la carte football et nous parlons un instant de la coupe du monde qui approche. Un autre homme dans le dortoir remarque que j'ai un chargeur de piles identique au sien et me demande s'il peut l'utiliser un moment car il a égaré le sien et a désespérément besoin de recharger la pile de sa caméra. J'accepte avec plaisir et remets à plus tard ma propre recharge.

 

Le reste de l'après-midi se passe à flâner dans ce village fantôme. Pour le calme, la tranquillité et le silence, c'est l'idéal. Hornillos del Camino est un village de quelques dizaines d'habitants avec un bar, une épicerie, une auberge et l'internet disponible d'aucune manière. L'église est fermée et en moins de deux, nous en faisons le tour extérieur. Le cimetière n'a rien d'exceptionnel à part que les morts ne semblent pas plantés bien creux. Un banc sur la calle Mayor est ce que nous trouvons de plus intéressant. Nous le monopolisons pour regarder le temps passer et épier les rares mouvements dans le village. C'est ennuyant et agréable à la fois de n'avoir rien à faire. Hier, la grande ville de Burgos était splendide et débordante de vie mais nous savourons et apprécions beaucoup la tranquillité d'aujourd'hui dans ce bled perdu.

 

Nous avons tellement de temps libre que nous ne savons plus quoi faire. Nous faisons la sieste et la cuisine étant proche de nos lits et plutôt achalandée, je ne parviens pas à dormir. Par contre, je suis drôlement diverti par ce qui se passe dans la pièce voisine où se trouve une table de massage. Une française utilise ce service comme s'il s'agit d'un psychologue et ses doléances sont à se rouler par terre. Je me demande si le masseur parle français car je ne l'entends jamais intervenir.

 

Lorsqu'arrive dix-sept heures, nous allons chez le seul marchand du village pour nous procurer quelque chose de consistant pour le souper. Nous avons suffisamment de provisions mais j'ai le gout d'ajouter quelque chose de plus protéine au repas. Tout ce que je trouve à mon goût est un morceau de fromage et une boite de saucisses et pois chiches. 

 

Le gros allemand est encore à table quand nous sommes prêts à manger. En ouvrant la boite de conserve, je sais que Louise ne mangera pas de cette mixture mais nous avons suffisamment de provisions pour qu'elle se bricole autre chose. L'allemand semble être plutôt refermé mais lorsque de ses compatriotes s'installent pour manger, sa personnalité change du tout au tout. Il devient exubérant et prend beaucoup de place dans les discussions. A un moment, il nous offre de son pain… à croire qu'il se rappelle ma tournée de vin de tout à l'heure. Bien que ce souper ait été d'une simplicité surprenante, c'était néanmoins très bon. 

 

Il est dix-neuf heures et nous avons encore du temps devant nous. Il mouillasse mais nous sortons quand même. La porte de l'église est ouverte et nous nous aventurons à l'intérieur malgré le froid qui y règne. Tout est vieux, macabre, fade et défraîchi. Les planchers de bois sont dévernis, les statues décolorées. Ça sent l'abandon, tout comme l'extérieur. S'il faisait noir et que j'étais seul, j'aurais la chienne.

 

Plusieurs personnes se préparent à souper que nous embarquons dans nos lits, sachant bien que le branle-bas de la cuisine nous tiendra éveillés une partie de la soirée. Qu'à cela ne tienne, je suis en mode repos et c'est tout ce qui compte. Je réussis à m'endormir quand même au son de ce sympathique charabia d'anglais, d'allemand et d'espagnol.

 

 

 

 

Jour 16 / 20 km

Jeudi 22 avril 2010

Hornillos del Camino / Castrojeriz 

(via Sambol, Hontanas)

Temps de marche : 5 heures 55 minutes

Distance vers Santiago : 460 km

 

"Là où la volonté est grande, les difficultés diminuent." (Nicolas Machiavel)

 

Ce matin, nous déjeunons à l'auberge et l'allemand est toujours là. Se pointe alors dans la cuisine un drôle d'espagnol frisé et bedonnant, probablement âgé dans la quarantaine avancé. Il ne mange pas mais se prépare à quitter l'auberge. Enfiler son sac à dos semble une épreuve en soi car il est tout en sueur. L'allemand lui donne un coup de main à l'enfiler.

 

Il a beaucoup plu durant la nuit et au moment de quitter l'auberge, il ne tombe heureusement rien. Nous enfilons les ponchos par précaution. Les chemins champêtres sont dans un piteux état et la vase a envahi les sentiers. Sur presque trois kilomètres, nous zigzaguons dans le sentier pour trouver le chemin le plus sec possible. Mais vient un temps où nous ne pouvons plus y échapper et rapidement les souliers s'alourdissent et se gorgent d'eau. Il se forme sans cesse des raquettes de boue autour des souliers et il nous faut constamment nous arrêter pour les nettoyer avec nos bâtons de marche. Notre rythme est considérablement ralenti. Le physique tient le coup malgré le genou qui me tiraille encore. Aujourd'hui, j'ai parcouru près de cinq kilomètres avant l'apparition du mal. C'est léger mais dérangeant. Nous dépassons l'espagnol bedonnant de ce matin puis il nous repasse alors que nous sommes arrêtés pour grignoter des noix. Il ne marche pas vite mais il avance à coup sûr. J'ai du mal à comprendre comment il fait pour tenir le coup. 

 

Cette journée de marche ne serait pas si mal si nous n'étions forcés de regarder chaque endroit où nous posons les pieds plutôt que d'admirer le paysage. Ce calvaire prend fin lorsque nous arrivons dans le village de Hontanas. Nous avons mis beaucoup de temps pour parcourir les onze premiers kilomètres de la journée, trois heures plutôt que deux. L'endroit est tout petit et n'est formé que d'une rue principale. Les murs sont décrépis mais les bars, eux, sont fraichement rénovés et très propres. Le café et la petite madeleine sont délicieux. Quelques doyens de la place se paient amicalement notre tête en nous regardant enfiler nos ponchos à la sortie du bar. Au même moment, un marchand de poisson en camion fait sa tournée et signale sa présence en klaxonnant à tout rompre. Un boulanger passe également devant le bar et je l'arrête à ma hauteur pour acheter une baguette.

 

La pause-café est bénéfique et je suis ragaillardi lorsque nous reprenons la route. Ça va très bien, un peu comme hier après la pause. La température change du tout au tout et le soleil cherche à percer. Le chemin devient plus ferme et nos pas plus sûrs. Même si nous ne croisons plus aucun village avant d'atteindre notre destination Castrojeriz, le chemin n'est pas dénué d'intérêt. Comme ces ruines d'un ancien couvent du XVème siècle que nous traversons. Même s'il manque définitivement plusieurs morceaux au casse-tête, il est facile de réaliser à quel point cet ensemble de structures devait jadis être majestueux. Nous nous arrêtons tout près pour la pause collation. Il fait doux et je retire mes souliers. Pendant ce temps, une jeune allemande que nous ne connaissons pas passe en boîtant et nous salue.

 

Les ruines d'un château médiéval sur le haut d'une colline annonce l'arrivée à Castrojeriz. Le village est situé au pied de cette montagne et le coup d'oeil est spectaculaire. Je me sens dans une autre époque. Nous marchons dans les vieilles rues durant de longues minutes avant d'atteindre enfin l'auberge privée Casa Nostra. Celle-ci est vraiment chouette et très rustique. L'hospitalero est d'une gentillesse renversante. Il apporte même mon sac à dos jusqu'à la chambre à l'étage. Je ne suis pas habitué à ce genre de traitement de faveur mais je me laisse gâter. 

 

Le deuxième étage où sont les lits est en fait le haut d'une maison dans laquelle les portes des pièces ont été retirées. Nous mettons la main sur deux lits isolés dans une toute petite pièce et notre intimité est sauve. Dans un temps record, nous sautons dans la douche puis accaparons les quelques cordes à linge qui pendent à la fenêtre. La place se remplit rapidement. 

 

Après deux semaines sur le camino, une bonne partie des personnes que nous côtoyons dans les gîtes sont maintenant des amis, ou du moins des visages que nous reconnaissons. Ici, ce ne sont que des jeunes que nous retrouvons et l'ambiance est on ne peut plus conviviale. La jeune allemande que nous avions rencontrée sur le chemin de Burgos et le danois de la veille sont dans les pièces voisines. Lui s'appelle Ully et elle Jenny. Elle semble désorganisée. Elle est beaucoup plus intéressée par son flirt asiatique que par son lavage. Elle lave tout son linge d'un seul coup même si le temps se couvre et que l'orage éclatera assurément en fin d'après-midi. Comme l'hospitalero nous a aimablement signifié qu'il n'est pas permis d'étendre de corde entre les lits, je ne sais pas comment elle s'en sortira. Faute de linge sec, la corpulente Jenny passe une bonne heure vêtue uniquement de sa serviette de douche. L'insouciance des jeunes me fait sourire. Marita aussi est à l'auberge et son insouciance à elle la rend adorable. Nous passons un peu de temps avec elle et elle nous invite à la rejoindre elle et ses copains plus tard au bar, offre que nous déclinerons. 

 

Avant nos tâches, nous partons dans le village à la recherche de denrées pour le dîner. Suite à la recommandation d'un français rencontré dans la rue, nous allons plutôt manger une soupe aux haricots rouges, apparemment fort délicieuse, dans une taverne tout près. L'endroit n'a de taverne que le nom et derrière une façade très modeste se dissimule un décor insoupçonné, un heureux mélange de rustique et de chic. Les employés sont tous aimables et je m'y sens le bienvenu à l'instant où j'y met les pieds. Un gros chien dort sur un banc dans le passage qui sépare le bar de la salle à manger mais ce genre de trucs ne me dérange plus. La décoration est remarquable et l'ambiance feutrée. La soupe aux fèves rouges est à la hauteur de sa réputation. En plus des fèves, elle contient trois sortes de viandes et des morceaux de gras. Je suis surpris que Louise mange tout car certains morceaux ressemblent à du boudin.  Après avoir bien nettoyé mon bol avec du pain, le serveur revient avec la jarre à soupe et remplit mon bol tant que je ne lui dis pas d'arrêter. Encore une fois, je ne suis pas habitué à ce genre de traitement de faveur mais je ne rouspète pas. Malheureusement, j'ai tout retenu de cette expérience sauf le nom de la taverne. Elle est située sur la même rue que l'auberge et devant, il y a une intersection en Y et un confortable muret où il fait bon prendre le soleil de l'après-midi. Radin comme je suis devenu, je suis satisfait que seulement dix euros ne soient sortis de ma poche. 

 

De retour au gîte, l'hospitalero, sachant que je voulais acheter du vin, me fait signe lorsqu'un marchand de vin ambulant arrête son camion devant l'auberge. J'achète une bouteille de rosé pour trois euros et je suis tout excité du concept.

 

Un groupe de jeunes s'empare de la petite cuisine et nous prenons un verre de vin en leur compagnie, pendant que nos œufs sont à bouillir. S'y trouvent trois coréennes, Ully le danois et son frère Michael ainsi que les allemandes Jenny et Jessica, cette dernière ayant été vue plus tôt aujourd'hui aux ruines de San Anton. C'est intéressant de voir à quel point la langue anglaise permet aux gens de toute origine de communiquer entre eux. Même Louise, qui parle et comprend l'anglais plus qu'elle ne le dit, a sa place dans cet amalgame de nationalités. Quand nos oeufs sont prêts et le vin terminé, nous nous retirons dans nos quartiers. 

 

Après s'être assurés que notre linge est toujours aux cordes et que la menace de pluie est passée, nous faisons une petite sieste. Faute de dormir,  je vais faire un tour dans le village pour nous acheter des pâtisseries. Je capte des signaux wifi ici et là dans les rues et j'en profite pour envoyer quelques courriels et mettre notre blog à jour. Louise, inquiète de mon absence prolongée, est à un cheveu de mettre la police à mes trousses.

 

Le chaud soleil de l'après-midi joue à la cachette avec les nuages et à mon retour, la pluie s'en mêle. Peu de temps après, un violent orage éclate : tonnerre, éclairs, trombes d'eau, un spectacle extraordinaire. Malheureusement, à ce moment-là, notre linge n'est pas tout à fait sec et nous n'avons d'autres choix que de l'étendre le plus discrètement possible autour de nos lits jusqu'au lendemain matin. Si cela ne suffit pas, il faudra le rouler en boule et l'embarquer tel quel dans le sac à dos, puis le faire sécher lorsque nous arriverons au prochain refuge.

 

Les jeunes et joyeux lurons sont toujours à la cuisine et nous nous joignons une fois de plus à eux. J'avais laissé au frigo une douzaine d'oeufs, moitié frais, moitié cuits dur, et je constate qu'il en manque un dans la boîte. Je me doute bien que le ou la coupable n'est pas très loin et demande à la blague qui est le sacripant qui m'a volé un oeuf. Je ne mets pas grand temps à dénicher la coupable, une des coréennes. La pauvre est si confuse qu'elle en fait pitié. J'ai beau insister que ce n'est pas grave, elle se confond en excuses. Elle revient quelques instants plus tard avec une orange que je n'ai pas le choix d'accepter tellement elle insiste. Je refuse obstinément mais elle n'est pas satisfaite tant que je ne la prends pas. Nous soupons en leur présence et cette soirée est certainement ma préférée jusqu'à maintenant. Il n'y a pas d'âge sur le chemin, ou si peu. Tout le monde parle avec tout le monde et il n'y a aucun malaise entre chacun. Je préfère de loin être le vieux parmi les jeunes que le jeune parmi les vieux. Mon lien avec ces gens est très stimulant.

 

Dans la soirée, nous revoyons Marita et au fil de la conversation, je lui parle du truc des oeufs cuits dur qui peuvent survivre deux jours dans le sac à dos. Elle adore l'idée, me remercie de lui en avoir parlé et me promet de s'en faire cuire dès demain. Elle ne tarit pas de remerciements quand je lui en refile deux. Nous rencontrons aussi à ce moment-là Moon, le copain du moment de Jenny l'allemande. 

 

Nous nous couchons avec la tête qui tourne un brin, certes à cause du vin, mais aussi parce que cette journée fut extraordinaire.

 

 

 

 

Jour 17 / 20 km

Vendredi 23 avril 2010

Castrojeriz / Boadilla 

(via Itero de la Vega)

Temps de marche : 5 heures 20 minutes

Distance vers Santiago : 440 km

 

"Pour un plaisir, mille douleurs." (François Villon)

 

Notre linge étendu secrètement autour de nos lits n'est pas tout à fait sec et nous devons le rouler et l'embarquer dans nos sacs à dos pour le faire sécher plus tard. Jenny l'allemande est toujours aussi désorganisée et se risque à réveiller l'hospitalero pour pouvoir utiliser la sécheuse car son linge n'est pas juste humide, il est détrempé. Elle a définitivement des priorités différentes des nôtres.

 

Nous quittons l'auberge vers sept heures quarante sous un mélange de nuages, de brume et de ciel bleu. La température est douce et les premières lueurs du jour apaisantes. Nous nous dirigeons vers une colline qui s'avérera être la dernière montée sérieuse avant plusieurs jours. La brume se dissipe tranquillement et les rayons de soleil percent la mince couche nuageuse. Le paysage est époustouflant. Nous grimpons sur près d'un kilomètre, faisons la pause au sommet puis redescendons le versant ouest.

 

Ici commence la Meseta, une région aride de deux cents kilomètres de terrain plat, à plus de huit cents mètres d'altitude, où le soleil tape très fort. Devant nous se dresse un chemin bordé de part et d'autre de pâturages qui s'étendent à l'infini. La route est à perte de vue et c'est grandiose. Le ciel bleu se marie parfaitement au soleil rayonnant. Le paysage est enfin à l'image du chemin de Compostelle tel que je l'imaginais. Je me sens tout petit dans cette immensité. La sensation est inimaginable.

 

La pluie des derniers jours a rendu le chemin vaseux sur quelques centaines de mètres et nous devons souvent marcher dans l'herbe pour échapper à la flotte. Le rythme est quand même bon et la pause de la mi-chemin à Itero de la Vega est la bienvenue. Le cafe con leche n'est pas très mousseux mais les biscuits secs le rendent délectable. Cette pause nous aura donné des ailes.

 

Nous réalisons de moins en moins qu'autant de kilomètres défilent sous nos pieds. L'esprit et le corps se sont enfin adaptés. La journée est sans malaise, une première depuis une semaine. Chaque pas sans douleur est un cadeau. Les descentes sont encore difficiles mais je redouble de prudence et réduis le rythme au besoin.

 

Boadilla est en vue et ma petite voix intérieure me lance un "Déjà ?", plutôt que le "Enfin !" habituel. J'aime beaucoup ce moment où nous arrivons à destination. Je ralentis le pas de moitié, prends le pouls de ce qui sera notre domicile pour les dix-huit prochaines heures et me laisse glisser jusqu'au logis.

 

Le village est remarquable non pas pour sa vieille église ou son piloris sur la place publique mais pour l'absence totale de boulangerie, de boucherie et d'épicerie. Le passage du Camino Francès devrait représenter une belle occasion d'affaires et personne ici ne semble y avoir songé. L'auberge En El Camino est cachée derrière une vieille palissade de bois et la porte est délabrée. Nous entrons avec beaucoup de réserve. Pendant quelques secondes, je suis certain que nous ne resterons pas ici et que nous devrons marcher encore six kilomètres pour atteindre le refuge suivant.

 

Nous n'avons pas dix pas de fait à l'intérieur que nous nous retrouvons dans une oasis de verdure et de soleil. Tout est comme dans un rêve. Il y a une piscine creusée, de la verte pelouse bien entretenue, un café-terrasse avec des parasols, un ilot de fleurs entourant une sculpture métallique et de jolies maisonnettes qui s'avèreront être les dortoirs. Tout cela est baigné d'un soleil extraordinaire. Je me méfie, à la blague, d'Edouardo, l'hospitalero, qui semble aimer beaucoup les femmes. A peine sommes-nous arrivés qu'il a déjà lu le nom de Louise sur son sac et l'appelle par son petit nom à plus d'une reprise. C'est un personnage en soi et je ne m'en inquiète pas. 

 

Après nous être enregistrés et avoir choisi nos lits dans un dortoir désert, il faut immédiatement étendre le linge humide enroulé dans nos sacs. De belles longues cordes à linge en plein soleil n'attendent que cela. La place est paisible et peu achalandée. Les tâches s'exécutent à merveille, en moins de deux. La nouvelle brassée remplace rapidement le linge de la veille qui a séché dans le temps de le dire. Nous cassons la croûte dans la salle de séjour de notre maisonnette où, en plus de quelques sofas, se trouvent de petites tables bistro. C'est rustique et de bon goût. Je sors un instant pour acheter une canette de soda dans la distributrice à l'entrée du gîte et comme j'observe la machine avant de faire mon choix, un homme arrive de l'extérieur, entre son bras dans la machine par l'endroit où tombent les canettes et m'en remet une sans rien demander puis repart d'où il arrivait. Je ris sans comprendre la situation puis remets dans ma poche, satisfait, l'euro que je viens d'épargner.

 

Il n'y a pas cent pas entre notre maisonnette et le café-terrasse et nous voilà à savourer une bière sous un parasol. Comme à tous les après-midi, nous prenons ce moment pour faire le point sur la journée et planifier celle du lendemain. Notre guide du chemin est notre bible et nous le feuilletons toujours avec grande attention. Nous décidons aujourd'hui de planifier à l'avance les étapes des trois prochaines semaines. Jusqu'à maintenant, nous n'avons pas eu de mauvaises surprises mais compte tenu des dénivelés à venir, nous ne voulons pas risquer de nous retrouver avec des journées de marche trop longues. En parcourant quinze à vingt-trois kilomètres par jour, nous atteindrons Santiago en quarante jours, soit le seize mai prochain.

 

Le village de Boadilla semble abandonné et à part quelques bars, rien ne s'y trouve pour faire les courses. Nos provisions sont au plus bas et nous comptions faire ici le plein pour le weekend. Heureusement, nous avons ce qu'il faut pour tenir une autre journée. Un ancien pilori domine le centre du village et je me demande si les derniers condamnés n'ont pas été le boulanger et l'épicier du village. Le temps est magnifique et la marche relaxante. Au retour au gîte, je remarque qu'à l'intérieur du bâtiment principal, il y a un restaurant et un comptoir où quelques denrées sont à vendre. Comme il ne s'y vend pas de pain, j'utilise le charme de Louise pour convaincre Edouardo de nous refiler une baguette de sa cuisine. Il mord à l'hameçon et nous remet une demi-baguette pour quarante sous. 

 

Notre dortoir d'une vingtaine de lits s'est rempli durant notre absence. En dégustant notre repas du soir, froid mais délicieux, il y a un va-et-vient de visages méconnus dans la salle de séjour. J'en suis surpris car hier à Castrojeriz, nous reconnaissions pratiquement tout le monde dans l'auberge. Tous les jeunes se sont probablement rendus à Fromista, six kilomètres plus loin. Une américaine et un polonais occupent les tables voisines et l'interaction que nous avons avec eux n'est pas désagréable. Comme beaucoup de gens que nous rencontrons, ils parlent beaucoup et écoutent peu. Ils sont divertissants, heureusement. 

 

Cette auberge roule rondement et je réalise que l'absence de tout commerce dans le village n'est peut-être pas dû au hasard. Ici à Boadilla, pratiquement chaque sou dépensé par les marcheurs passe dans les mains d'Edouardo. Il peut bien sourire tout le temps.

 

 

 

 

Jour 18 / 20 km

Samedi 24 avril 2010

Boadilla / Villalcazar de Sirga 

(via Frómista, Población de Campos, Revenga de Campos, Villarmentero de Campos)

Temps de marche : 4 heures 55 minutes

Distance vers Santiago : 420 km

 

"Voyager ne sert pas beaucoup à comprendre mais à réactiver pendant un instant l'usage des yeux : la lecture du monde." (Italo Calvino)

 

Le dortoir est calme, bien qu'achalandé. Plusieurs hommes d'âge mûr, dont mon voisin de lit, déambulent en sous-vêtements pour se rendre à la salle de bain. Ce n'est pas chic mais il faut faire avec. Nous déjeunons au restaurant de l'auberge aux bons soins d'Edouardo, en compagnie de quelques personnes avec qui nous partageons la même table. Le menu n'est pas plus varié qu'ailleurs à la différence que tout est à volonté. Morceaux de baguette rôtis, confitures d'abricots et de fraises, café au lait, un régal. Nous achetons quelques denrées à la boutique puis attrapons Edouardo pour une photo et nous voilà repartis. 

 

Le matin est brumeux et la température douce. Pour le moment, il n'y a pas apparence de pluie. La route est rectiligne et longe sur près de cinq kilomètres un canal vieux de deux cents ans. Comme la brume est très épaisse et qu'on n'y voit rien à cinquante mètres devant, nous portons notre attention sur les petites choses, comme les centaines de toiles d'araignées dans les buissons. Elles se balancent d'une tige à l'autre et sont gorgées de gouttelettes d'eau. De vraies oeuvres d'art. Des escargots traversent le sentier sans se soucier de la circulation piétonne et il faut redoubler de vigilance pour ne pas les écraser. Nous causerons malheureusement au moins trois décès malgré nos efforts. 

 

Nous traversons le village de Fromista et quittons un instant le camino pour aller contempler la cathédrale St-Martin qui date du douzième siècle. Quelques instants auparavant, je retirais de l'argent d'un guichet automatique extérieur et me voilà à toucher ces vieilles pierres, à fermer les yeux et à être transporté dans le temps. J'aime bien ce choc des époques.

 

La chemin est plus droit que jamais et la surface est tendre pour les pieds. Le rythme est bon. Poblacion de Campos est à mi-chemin et le bar est ouvert à notre grande surprise. Nos trois coréennes, dont la gentille voleuse d'oeufs, Jenny l'allemande et son flirt coréen, Moon, sont assis aux tables extérieures et nous sommes accueillis de belle façon.

 

Le commerce regroupe un bar et une petite épicerie. Comme c'est samedi et que nous ne devons pas manquer une occasion de faire des provisions, nous achetons fruits, salade en boîte, sardines, saucissons et noix. Il ne manque que du pain à notre bonheur et voilà qu'un boulanger en camion arrive sur les chapeaux de roue en écrasant le klaxon. Je lui demande une baguette et sans quitter son siège, il étire son bras vers l'arrière du camion et saisit à main nue une baguette sans emballage. Au diable l'hygiène ! Si je devais m'offusquer de ce genre de comportements, je deviendrais fou. Il y a longtemps que je n'utilise plus ici de désinfectant à mains. Par contre, dans les auberges, nous lavons scrupuleusement la vaisselle avant de l'utiliser. Nous ne sommes pas encore prêts à faire de compromis sur ce point-là. Notre magasinage complété, nous sortons rejoindre, cafés à la main, les jeunes assis aux quelques tables collées à la devanture du bar. La rue est étroite et l'endroit charmant. 

 

La brume est tenace mais elle fait heureusement place au soleil vers les onze heures. Dès ce moment, la journée prend une autre tournure et tout devient radieux.

 

Les neuf kilomètres qui nous séparent de Villalcazar de Sirga se font dans le temps de le dire et nous arrivons à la porte de l'auberge municipale Casa Del Peregrino à midi trente. Les portes n'ouvrent qu'à quatorze heures mais qu'à cela ne tienne, nous attendons sur un banc de la plaza tout juste à côté et prenons avant les tâches le repos que nous prendrions normalement après. Nous retirons nos souliers puis dînons légèrement en profitant du chaud soleil. Je cours chercher une bouteille de vin et des pâtisseries et nous sommes au septième ciel. Pour ajouter au bonheur du moment, il y a un signal wifi partout dans le village et j'en profite abondamment.

 

L'auberge ouvre finalement et aucune file d'attente ne s'est créée derrière nous, à part un homme et son gros chien qui dort sous un arbre. Il n'y a pas affluence et nous avons encore l'embarras du choix pour choisir de bons lits. Mes critères ne changent pas, près d'un mur, loin de la porte et de la salle de bain et une prise de courant le plus près possible. Seul un coréen se joindra à nous dans le dortoir d'une dizaine de lits. Il m'empruntera d'ailleurs mon chargeur de iPod. C'est la première fois que nous sommes confrontés à des douches payantes. Un euro pour dix minutes d'eau chaude. Considérant que l'auberge est de type donativo, c'est un peu normal. Pleure-pain comme nous sommes maintenant, nous prenons chacun cinq minutes avec la même pièce de monnaie. En fait, nous n'avions qu'une seule pièce d'un euro et l'eau chaude a suffi amplement pour nous deux.

 

Le village est tranquille mais pas pour très longtemps. Un groupe d'une cinquantaine de motocyclistes envahit la plaza centrale et se stationne en file devant l'église. Ils se retrouvent tous dans le restaurant voisin, apparemment réputé. Quand ils repartent plus tard après le repas, c'est tout un branle-bas dans le village. La fenêtre près de mon lit donne sur la plaza et tout cela compromet ma sieste.

 

L'église est extraordinaire et date de plusieurs siècles. Elle est à deux pas de l'auberge. A dix-neuf heures, nous assistons à notre première messe espagnole, et à part la langue, tout se passe pratiquement comme chez nous, sans communion ni quête. L'édifice est aussi impressionnant de l'intérieur que de l'extérieur. Et comme nous nous y attendions, il y fait très froid.

 

Nous nous mettons à table à la cuisine de l'auberge plus tard que nous ne le faisons habituellement. Le souper est simple et composé de fèves et de saucisses en boîte, de tomates, de salade et de fromage. Cette fois-ci, Louise détecte le boudin dans la mixture et n'en mangera pas. La bouteille de vin rouge et les succulentes pâtisseries du midi viennent couronner le tout.

 

Nous prenons un peu plus chaque jour le rythme européen et sautons dans le lit moins de dix minutes après s'être empiffrés. Pour s'endormir en claquant des doigts, il n'y a pas mieux.

 

 

 

 

Jour 19 / 24 km

Dimanche 25 avril 2010

Villalcazar de Sirga / Calzadilla de la Cueza 

(via Carrión de los Condes)

Temps de marche : 6 heures 20 minutes

Distance vers Santiago : 396 km

 

"Une suite de petites volontés fait un gros résultat." (Charles Baudelaire)

 

Je ne sais plus comment décrire toutes les beautés qui s'offrent à moi. C'est à couper le souffle. Le lever de soleil sur la campagne espagnole est magni-fantastique, mot inventé par Ully, mon copain danois que j'aime bien et que je surnomme The Den Man. J'assiste à un mariage extraordinaire de vert, de bleu et de lumière. La journée sera longue et les vingt-quatre kilomètres au menu seront difficiles si le soleil gagne en intensité. 

 

Bien que sa réputation la décrit aride, sèche, désertique et pierreuse, la Meseta que je vois aujourd'hui est tout le contraire. Les champs sont verdoyants et le soleil fait tout resplendir. Il y a peu d'arbres mais plusieurs ont été plantés le long de certaines portions du sentier. L'ombre qu'ils créent pour le moment n'est pas encore suffisante pour nous rafraîchir mais les pèlerins des prochaines années pourront en profiter. Les oiseaux, cachés on ne sait où, chantent à bec déployé et leur bruyant piaillement est de la musique à mes oreilles. 

 

Il n'est pas dix heures et le soleil frappe déjà fort. Les rares intermèdes d'ombre rendent les quinze derniers kilomètres chauds, très chauds. Mais comment se plaindre quand tout est grandiose et infiniment beau. Nous avons tellement réclamé le beau temps que ce serait péché de ne pas l'apprécier. Les trois fontaines rencontrées sur le chemin sont toutes d'eau non-potable ou hors d'usage et nous devons ménager le peu d'eau que nous avons. A la première fontaine, les frères danois se reposent et semblent exténués. Plus loin, nous rattrapons les trois coréennes et Jenny qui font la pause en bordure du chemin où est installé une massive table à pique-nique en béton. Nous nous assoyons un instant puis repartons, non sans prendre quelques photos. Les coréennes sont toutes trois très attachantes et semblent nous apprécier beaucoup. Et elles sourient sans cesse. 

 

Comme à chaque fois où je marche sur des chemins qui s'étendent à perte de vue, je recherche un repère visuel et cette fois-ci, je distingue au loin un clocher d'église. Je le vois durant une heure au moins et j'ai l'impression de ne jamais m'en approcher. Logiquement, cette église devrait être notre destination de la journée mais aucune habitation ne semble la voisiner. Pour contrer mon moral qui tend vers le bas, nous nous promettons une bière froide dès notre arrivée.

 

Après d'interminables kilomètres, le miracle se produit. Calzadilla de la Cueza apparaît droit devant à moins de cinq cents mètres. Le village est caché dans un creux de la plaine, ce qui nous empêchait de le voir de loin. Le clocher lui appartenait bien. Dans la descente qui mène au village, nous croisons deux femmes qui marchent en sens inverse vers la Meseta et je ne peux m'empêcher, à la blague, de leur demander où elles vont comme ça, étant si épuisé d'une telle randonnée sous un soleil cuisant. L'auberge Camino Real est directement à l'entrée du village et nous y sommes en moins de deux. Il n'y a pas d'endroit à vue pour acheter de la bière mais la distributrice à Coca-Cola fera très bien l'affaire. Nous nous enregistrons d'abord puis le cola glacé coule à flots, bien assis à l'ombre.

 

L'endroit est très bien et tranquille à souhait. Comme à l'habitude, nous sommes parmi les premiers à prendre place dans l'unique dortoir d'une trentaine de lits. Nous nous félicitons à tous les jours d'avoir choisi cette période de l'année pour marcher et nous épargner ainsi la folle course aux lits des mois d'été. Les frères danois arrivent peu après nous et la première chose que cette belle jeunesse pleine d'énergie fait en entrant dans l'auberge, c'est se coucher !

 

Tâches complétées et croûte cassée, nous filons au bar qui, tout comme l'auberge, a sa devanture face à la majestueuse Meseta d'où nous arrivons. Les trois coréennes sont à la terrasse, en plus de Moon et d'un allemand qui nous est familier. Ils sont tous attablés ici depuis une heure. Les frères danois ressuscités rejoignent le groupe et c'est le happy hour. La bière pression est excellente. Les filles ont encore neuf kilomètres à marcher et il est déjà quinze heures, sans compter qu'une d'elles a mal à la cheville. Elles n'ont pas le choix de continuer puisqu'elles ont fait transporter leurs bagages jusqu'au village suivant. Lorsqu'elles quittent, nous restons avec les danois et avons bien du plaisir. Soleil, terrasse, bière, amis et Meseta sur écran géant, que demander de plus ?

 

Il n'y a rien de spécial à voir dans ce village et nous en profitons pour souper à l'heure canadienne, prendre une petite marche puis se coucher à l'heure européenne du repas même si le va-et-vient du dortoir nous dérangera assurément.

 

Demain, plus de vingt-trois kilomètres nous attendent, dans des conditions semblables à aujourd'hui. Nous franchirons la barre des quatre cents kilomètres et la moitié du chemin vers Santiago de Compostela sera dès lors derrière nous. Le plaisir d'arriver au bout sera-t-il plus grand que le plaisir de marcher ? Je commence à en douter.

 

 

 

 

 

Jour 20 / 23 km

Lundi 26 avril 2010

Calzadilla de la Cueza / Sahagún 

(via Ledigos, Terradillos de los Templarios, Moratinos, San Nicolás del Real Camino)

Temps de marche : 5 heures 40 minutes

Distance vers Santiago : 373 km

 

"Nul ne s'est jamais perdu dans le droit chemin." (Wolfgang Goethe)

 

En mettant le pied hors de l'auberge, un pâturage à perte de vue s'offre à nous, tout juste de l'autre côté de la rue. L'orangé du lever de soleil ajoute au plaisir de l'oeil, déjà grand. Le parfum du petit matin est enivrant. Le chemin est bordé d'arbustes à fleurs odorantes et la fraicheur de la rosée embaume. Il est presque huit heures et c'est drôlement tranquille pour un lundi. Pas de voitures, pas de marcheurs. Si ce n'était des oiseaux qui piaillent sans arrêt, le silence serait total. Le pas est bon et les conditions de marche sont excellentes. Il est tôt et le soleil est déjà chaud. Pas possible d'attendre la pause-café pour alléger la tenue et s'appliquer de la crème solaire.

 

Nous prenons un délicieux café au lait neuf kilomètres plus loin à Terradillos de los Templarios en compagnie de l'allemand que nous avons connu hier sur la terrasse de Calzadilla de la Cueza. Il est plus sympathique qu'il ne le laissait voir. Un drôle de bonhomme quand même, plutôt suffisant et sûr de lui à outrance. Une jeune américaine s'y trouve aussi, McKensey, une amie de Marita, la jeune australienne, qui était elle aussi sur le même train que nous vers St-Jean-Pied-de-Port. Elle est en arrêt prolongé car elle soigne un pied souffrant. Bien qu'elle semble jouer la victime et attirer beaucoup l'attention, elle ne me déplaît pas et j'aime bien discuter avec elle. Louise, elle, la tolère, sans plus. 

 

Trois kilomètres plus loin, nous atteignons un petit village dont la place centrale est propice à la pause mais un homme aux allures d'idiot du village marche derrière nous et nous parle sans arrêt. Nous sommes incapables de ne pas nous retourner pour le regarder faire ses simagrées. Il nous tourne quelques fois le dos et pointe son derrière de ses deux mains. Il semble avoir une hache dans les mains et cela suffit à nous convaincre de rapidement remplir nos gourdes à la fontaine et de décamper sans demander notre reste. Heureusement, il y a une aire de repos à la sortie du village et nous nous y arrêtons pour faire la pause. L'idiot est loin derrière et s'est trouvé un autre public, probablement d'autres marcheurs ou tout simplement le vent.

 

Bien que nous longeons presque sans arrêt une route nationale, le paysage n'en est pas moins fantastique. Au loin apparaissent des sommets enneigés. 

 

Depuis plusieurs kilomètres, une structure blanche, qui semble être un bâtiment commercial, attire mon attention et il est évident que notre destination, Sahagun, s'y trouve. Nous y mettons les pieds vers treize heures trente.  

 

La ville est de taille importante et j'apprécie me retrouver dans un contexte plus urbain que la veille où, mis à part l'auberge et le bar, c'était aussi ennuyant que la pluie.

 

L'auberge municipale Cluny où nous logerons n'est pas du tout conventionnelle. Elle fait partie d'un projet de revitalisation d'une ancienne église, la iglesia de la Trinidad, et occupe la moitié du bâtiment. L'autre moitié héberge une salle de spectacle. Après s'être enregistrés, nous montons à l'étage et constatons que l'ensemble de l'auberge est à aire ouverte. Nous passons devant la cuisine, la salle à manger et la salle de bain avant d'atteindre la section dortoir. Nous sommes encore parmi les premiers arrivés et le nombre de lits disponibles est grand. Nous nous rendons au plus loin que nous pouvons dans le dortoir pour chercher intimité et tranquillité. Ce que nous trouvons. Il y a si peu de monde que nous prenons chacun un lit du bas. Ce n'est que lorsque nous entendons des voix d'enfants que nous réalisons que la salle de spectacle est tout juste à côté de nos lits et qu'un groupe de jeunes pratique un numéro de danse qui semblera faire partie d'un spectacle prochain. Les concepteurs du projet de revitalisation de cet édifice n'ont pas cru bon construire un mur pour séparer dortoir et scène et ce n'est qu'un immense rideau qui sépare les deux espaces. Nous assumons notre choix de lits désastreux et espérons que le répétition ne durera pas. 

 

Comme à l'habitude, notre routine de tâches bat son plein efficacement. La salle de lavage est à l'extérieur, au rez-de-chaussée et les cordes ne sont pas en plein soleil. Quelques supports à linge sont installés en plein soleil sur le trottoir devant l'auberge et nous y étendons quelques morceaux en se croisant les doigts pour ne pas se les faire voler. Rapidement, nous sommes prêts à partir à l'assaut de la ville. Après quelques instants de marche, nous nous arrêtons sur une sympathique terrasse en attendant que la ville termine sa sieste et que les commerces ouvrent à nouveau. La bière pression est fraîche et savoureuse. J'ai un goût mordant de frites. Ça doit bien faire trois semaines que je n'en ai pas mangées et celles que je commande avec salsa et crème sûre sont tout simplement divines. Louise n'en voulait pas et, sans surprise, en mange autant que moi. Nous nous régalons. Notre amie Jenny est à quelques tables de nous et nous la rejoignons après notre dernière bouchée. Nous passons une bonne heure en sa compagnie et faisons plus ample connaissance avec elle. Elle mange avidement, et en quantité, et boit deux gros verres de bière, sans compter ceux qu'elle a pris avant que nous la rejoignions. Sincèrement, je me demande comment elle réussira à se remettre en chemin pour les deux heures de marche qu'elle doit encore parcourir. Elle est jeune, de forte constitution allemande et très confiante, bien que désorganisée à l'occasion, comme elle nous l'a prouvé plus tôt. 

 

Avant de revenir au gîte, nous profitons de la réouverture des commerces pour faire quelques achats. Je reviens au bercail avec une baguette de pain sous le bras. J'adore jouer à l'européen.

 

Nous soupons en compagnie d'un sympathique arabe. Il parle entre autre espagnol, anglais et un peu français. Il est retraité de la restauration et a vendu le mois passé son restaurant qu'il tenait depuis plus de vingt ans en Israel. La première chose qu'il fait après la vente, c'est de marcher sur le chemin de Compostelle. Nous nous tenons côte-à-côte à la cuisinière et préparons chacun notre repas et faisons connaissance. Même s'il semble sérieux, il est de bonne compagnie, agréable à discuter et généreux. Il se prépare une sauce tomate dans laquelle il dépose six oeufs et les laisse cuire sans mélanger. Il sort de sa poche son inséparable bouteille d'une épice qu'il dit magique, du cumin. Louise et moi mangeons des macaronis sauce tomate avec légumes sautés et fromage. C'est très bon et nous refilons notre restant à un espagnol qui est avec sa copine asiatique, à la même table que nous. Le mec n'est pas très démonstratif et me fait regretter ma générosité. Le grand chef, comme j'appelle maintenant notre ami israélien, me fait goûter son plat et c'est franchement aussi délicieux qu'original. J'aime bien ce type. 

 

Même si nous mangeons toujours bien, il me vient souvent de sérieuses envies de manger des choses de chez nous comme de la poutine, du beurre d'arachide ou tout simplement boire un grand verre de lait froid. Je fais le serment que j'entre dans un McDonald's s'il s'en présente un sur mon chemin ! 

 

La soirée est jeune et nous retournons prendre un peu de soleil à l'extérieur, mais pas pour longtemps car j'ai l'estomac un peu à l'envers. J'ai le goût de me coucher même s'il n'est pas vingt heures.

 

Je n'ai pas pris place dans mon sac de couchage depuis une minute que la salle de spectacle tout à côté se met en branle. Ce ne sont plus les enfants qui pratiquent leurs ritournelles mais des adultes qui préparent un numéro de variété sur de la musique disco américaine. J'ai l'impression que c'est une blague et je cherche la caméra. La musique est bonne, quoi qu'un peu forte. Pendant que j'écris ces lignes, ça ne me dérange pas tellement. Mais lorsqu'arrive vingt-et-une heures trente, je commence à m'inquiéter de l'heure à laquelle ils finiront. Louise s'en tire bien avec ses bouchons et s'endort en moins de deux.

 

J'ai du mal à m'expliquer ce genre de situation. D'un côté, il y a des gens épuisés qui ont tous beaucoup marché et qui se reposent avant d'entreprendre une autre journée de marche. De l'autre, il y a la fiesta, la musique et le bruit. Pour le respect, j'ai connu mieux. Encore une chance que ce ne soit pas soir de première ! Quand tout se calme, il est vingt-deux heures. Le silence est bon.

 

 

 

 

Jour 21 / 18 km

Mardi 27 avril 2010

Sahagún / El Burgo Ranero 

(via Bercianos del Real Camino)

Temps de marche : 5 heures 10 minutes

Distance vers Santiago : 355 km

 

"J'ai parfois l'impression de vagabonder autour du monde dans le seul but d'accumuler le matériau de futures nostalgies." (Vikram Seth)

 

Tous les éléments sont réunis pour faire de cette journée une journée extraordinaire. Le soleil, le paysage, les oiseaux, le ciel bleu et seulement dix-huit kilomètres au programme. Bien que nous longeons constamment une route nationale, le décor n'en est pas moins superbe. Le premier village susceptible de nous offrir le café est en retrait du camino et il n'est pas question d'ajouter des pas à notre journée. Nous nous rendrons donc au village suivant, six kilomètres plus loin. La mi-chemin sera alors franchie et ce sera excellent pour le moral. Nous traversons une zone de construction en pleine campagne où se bâtit une autoroute. Des camions immenses aux roues géantes passent tout près de nous et le bruit est assourdissant. Il faut fermer les yeux et le nez car un nuage de poussière est soulevé à chaque passage de poids lourd. Le petit garçon en moi aime beaucoup ce branle-bas.

 

Nous revoyons l'espagnol d'hier soir qui s'est gavé de nos macaronis et il ne fait pas plus de cas de nous que d'un chien. Considérant la légèreté de ses bagages, je le soupçonne d'être un faux pèlerin et un goéland de cuisine. Si j'avais été plus attentif, j'aurais décelé le bon à rien dans ce bonhomme. Je ne dois pas laisser cette histoire me stopper dans mes élans de partage. 

 

Nous prenons le café vers dix-heures trente à Bercianos del Real Camino. Au même moment, Jenny l'allemande entre au bar et s'assoit avec nous. Elle a couché au village voisin et prend sa première pause du matin. Elle se commande une bière. Elle n'a que vingt-neuf ans mais elle supporte drôlement bien l'alcool.

 

Le soleil tape fort lorsque nous nous remettons en route vers onze heures. Comme nous n'avons pas deux heures à faire avant d'arriver, nous devrions nous éviter le plus chaud. C'est à midi trente que nous entrons dans El Burgo Ranero et l'auberge n'ouvre qu'à treize heures. Un banc à la porte du gîte nous permet d'attendre tranquillement à l'ombre. Mais Louise et moi, pour une rare fois, ne nous parlons pas. Nos rythmes de marche différents ont crée une friction entre nous aujourd'hui. Je n'aime pas quand elle marche loin devant sans m'attendre et moins elle m'attend, et plus je ralentis. Et elle, de son côté, en a parfois marre de toujours attendre après moi et je la comprends. Il y a de ces journées, heureusement peu fréquentes, où nous nous tombons sur les nerfs. Nous patientons donc, en silence, devant l'auberge. 

 

Ce village est vraiment hors du commun, mais pas nécessairement pour les bonnes raisons. Nous semblons être sur la rue principale et face à nous se trouvent plusieurs restaurants avec terrasses sur la rue. Il ne s'écoule jamais plus d'une minute sans qu'une bétonnière aux couleurs vives ne passe en trombe dans la rue en soulevant un nuage de poussière. La rue n'est pas très large et parfois deux camions se croisent et passent près des terrasses des restaurants. 

 

Le gîte d'aujourd'hui, l'auberge municipale Domenico Laffi, est très bien et encore une fois, très différente de tous les endroits précédents. Une fois de plus, la vie en communauté n'est pas facile. Les gens ont toutes sortes de comportements et tenter de se les expliquer est souvent difficile. Par exemple, ici aussi, beaucoup d'hommes se promènent en sous-vêtements partout dans l'auberge comme si de rien n'était. D'autres parlent fort dans les dortoirs ou font du bruit alors que des gens font la sieste à tout moment. Le respect n'est pas toujours au rendez-vous. Si le camino transforme les gens, je voudrais bien voir comment étaient certains avant de l'entreprendre. Néanmoins, l'auberge est correcte et nous pouvons laver, manger, aller sur Internet gratuitement et cela nous suffit. Il ne manque qu'une cuisine mais nous avions prévu le coup et avons tout ce qu'il faut pour préparer un repas santé. La chambre que nous avons choisie comporte quatre lits superposés et la cohabitation est correcte. Le haut des murs ne rejoint pas le plafond et nous entendons clairement le bruit des trois autres chambres de l'étage. Encore une occasion de mettre ma tolérance à l'épreuve. Je ne sais plus où en puiser. La bonne entente entre Louise et moi est revenue. La bisbille ne dure jamais longtemps. 

 

Le terrasse face à l'auberge est très invitante et nous nous y rendons sans nous faire prier. Le verre de bière que l'on nous sert est si gros qu'il équivaut facilement à deux bouteilles et jamais l'un de nous ne s'en plaindra au tenancier. Bien que la tortilla espagnole que nous nous apprêtons à manger semble délicieuse, ma gourmandise me fait me relever pour aller chercher des olives. Sans me demander si elles sont noyautées ou pas, j'en croque une et réalise sur le champ que quelque chose d'anormal s'est produit dans ma bouche. Je me suis cassé une dent, la voisine de droite des palettes. Je passe ma langue sur mes dents et sent l'espace libre. Je sors la dent de ma bouche et je suis découragé. Pourquoi cela m'arrive aujourd'hui, en Espagne, au milieu de nulle part, durant le voyage de ma vie ? Chanceux dans ma malchance, une partie de la dent est restée dans la gencive. Je n'ai ni mal, ni saignement, ni inflammation. Je me croise les doigts pour que je puisse continuer mon voyage sans avoir à consulter un dentiste. Mon sourire est drôlement amputé et je sourirai probablement la bouche fermée sur toutes les photos du reste du voyage. Au moins, cela ne m'empêchera pas de marcher. Je suis exaspéré !

 

Ce village franchement moche s'y prend extrêmement bien pour rester graver dans ma mémoire. D'abord la dent cassée, puis les bétonnières multi-colores et finalement ce troupeau de moutons qui broute paisiblement sur le terrain de soccer adjacent à l'auberge.

 

Il est vingt-et-une heure trente et je me demande si les camions arrêteront de circuler pour la nuit. Je ne suis plus sûr si je ne préférais pas la musique forte d'hier soir.

 

 

 

 

Jour 22 / 19 km

Mercredi 28 avril 2010

El Burgo Ranero / Mansillas de las Mulas 

(via Reliegos)

Temps de marche : 5 heures 20 minutes

Distance vers Santiago : 336 km

 

"Notre vie vaut ce qu'elle nous a coûté d'efforts." (François Mauriac)

 

Avant de franchir la moitié du chemin, le but était d'accumuler les kilomètres et de se prouver que nous pouvions couvrir de longues distances jour après jour. Maintenant, l'objectif est clairement d'arriver à Santiago.

 

Pour Louise, tout va très bien. Elle a un bon pas et est toujours en forme à l'arrivée dans les auberges alors que de mon côté, c'est totalement différent. J'ai un rythme de marche relativement bon mais je suis toujours plusieurs dizaines de mètres derrière elle. Nous marchons rarement côte-à-côte. À chaque fin de journée, dans les gîtes, depuis le début du Camino, je me déplace péniblement à pas de tortue et monte et descends les escaliers une marche à la fois. Une vieille blessure à la cheville refait surface et cinq ans d'arts martiaux ont rendu les genoux sensibles. A chaque soir, c'est le questionnement à savoir comment sera demain. Je me réveille encore toutes les nuits vers une heure du matin puis à toutes les heures par la suite. Les nuits ne suffisent plus à apaiser mes malaises et à me remettre en état "de marche". Le premier pied que je mets hors du lit ce matin me signale que ce sera difficile encore aujourd'hui.

 

Dès quatre heures trente, faisant fi des consignes de l'auberge, des gens se lèvent. Les lampes de poche s'allument, les fermeture-éclairs glissent, les sacs de plastiques bruissent, les voix s'élèvent et les portes claquent. La mafia grise contrôle le dortoir ce matin, comme si le droit d'aînesse le leur permettait. S'il y a une chose que je ne supporte pas, c'est le manque de respect. Je ne suis pas mieux qu'un autre mais je sais vivre. Je suis égoïste à mes heures mais jamais au détriment d'autrui. J'essaie encore de comprendre et je n'y arrive pas. Si je me lève et fais une scène, ce sera moi le dérangeant et non eux. Je n'ai pas le goût de me donner en spectacle et de passer pour un hystérique devant ces gens que je risque de côtoyer plus loin sur le chemin. Je ne suis pas rancunier mais j'ai une sacrée mémoire.

 

Nous quittons l'auberge à l'aube et traversons la rue pour déjeuner au bar d'en face. Le café est bon et je desserre tranquillement les dents, pour ce qu'il m'en reste !

 

La journée est une fois de plus sensationnelle. La route est rectiligne et il m'est difficile de trouver des repères. Les douze premiers kilomètres sont sans village et sans une flèche pour nous guider puisque le chemin est continuellement droit. La première église que nous apercevons au loin semble être notre objectif pour la pause mais ce n'est que tout près que nous réalisons que ce n'est pas le bon village. Trois kilomètres encore nous séparent du café.

 

Comme il fait déjà chaud, j'opte pour une eau gazeuse alors que Louise y va du traditionnel café con leche. Nous y rencontrons un couple de français et notre grand chef arabe arrive quelques instants plus tard. Par beau temps, tous les bars ont tables et parasols sur le trottoir ou dans la rue. Celui d'aujourd'hui exige de la serveuse qu'elle traverse la rue en pente pour venir nous servir.

 

Journée mémorable pour Louise qui voit enfin ses premiers coquelicots. Ils sont dispersés au gré du vent tout le long du chemin au travers d'une multitude de fleurs des champs. Louise en porte un à son chapeau et est aussi excitée qu'une enfant ! C'est encore loin du champ de coquelicots dont elle rêve mais c'est un début.

 

Il est bon de faire la pause quand il ne reste que peu de kilomètres à parcourir, aujourd'hui moins de sept. Mais ils sont longs et le clocher que nous savons être celui où nous nous rendons parait toujours loin. Le soleil est fort et le chemin peu ombragé.

 

Comme prévu, nous arrivons à Mansillas de las Mulas vers treize heures. Chemin faisant vers l'auberge municipale, nous arrêtons faire quelques courses dans une petite épicerie avant que tout ne ferme.

 

L'auberge est vraiment à notre goût et l'hospitalera n'est pas seulement gentille et serviable, elle parle aussi plusieurs langues dont le français. Nous nous installons dans une chambre ensoleillée à l'étage où nous sommes seuls pour l'instant. C'est très tranquille et faire les tâches n'est pas une corvée. Le lavage se fait dans l'atrium près de la porte d'entrée. Il y a des dizaines de pots de fleur en grès accrochés aux murs et c'est vraiment coquet.

 

Je ressors en espérant trouver un commerce ouvert pour acheter de la bière mais c'est peine perdu. Ce faisant, je croise Mckensey, la jeune américaine, qui marche très lentement avec son bâton de marche qui lui sert de béquille. Elle fait tellement pitié. Nous l'avions vu quelques jours plus tôt à Terradillos de los Templarios alors qu'elle était en repos forcé par rapport à son pied. Ça ne va vraiment plus et à moins de s'arrêter au moins une semaine, elle devra mettre fin à sa marche. Une femme traîne son sac et je lui ôte des mains ses souliers et un sac qu'elle tient péniblement. Nous l'accompagnons jusqu'à notre auberge où elle y passera la nuit. 

 

A ce moment-ci de l'après-midi où nous n'avons plus que notre linge à regarder sécher, nous sommes prêts à aller prendre une bière au bar d'à côté et grignoter quelques trucs pour le dîner. Nous arrêtons notre choix sur des champignons en tapas et un sous-marin jambon fromage, un classique en Espagne. Pas d'olives. Nous faisons par la suite un tour sommaire de cette charmante ville, repérons un bar où nous déjeunerons demain matin et retournons à la petite épicerie acheter ce dont nous avons besoin pour le souper, entre autres une enveloppe de soupe, des coeurs de palmier et un rouleau de biscuits au chocolat. Nous dénichons une pharmacie où je m'achète un rince-bouche pour bien nettoyer la zone de ma dent cassée puis un bandage pour mon genou. Si j'étais du genre à me décourager, je n'en mènerais pas large présentement.

 

De retour à l'auberge, nous flânons dans l'atrium en compagnie de quelques personnes. C'est la première fois sur le camino que je vois une personne de race noire. C'est une femme et semble être connue de tous. Elle attire beaucoup l'attention mais démontre très peu en retour. Je ne suis pas sûr que ce soit une pèlerine. Deux scandinaves sont également présents, un jeune homme et sa mère. Le garçon a d'horrifiantes blessures aux pieds. C'est à se demander comment il a pu marcher jusqu'ici. L'hospitalera s'approche du jeune homme en lui disant pouvoir régler son problème de pieds. Elle a une scie à la main !

 

En me prélassant au soleil, je consulte sur mon cellulaire le site internet de Momondo où il est possible d'acheter des billets d'avion bon marché pour des vols intérieurs. C'est Ully le danois qui m'en a parlé quelques jours plus tôt lorsque je lui ai dit que nous prévoyions retourner à Paris en train. Le site semble fiable et le billet Santiago / Paris est à quatre-vingts euros. C'est moins dispendieux que le train et le voyage ne dure que deux heures au lieu de vingt. J'hésite à acheter car le site de la compagnie aérienne est en espagnol et mon niveau de confiance pour ce genre d'achat en ligne n'est pas très élevé. Je vais dormir là-dessus bien que l'idée d'un si court voyage à si bas prix pour rejoindre Paris me plait beaucoup.

 

Je retourne à la chambre et  Mckensey s'est installée dans un lit voisin au mien et je discute un moment avec elle. Elle a de sérieux problème de santé et devra faire plusieurs étapes en bus si elle veut rallier Santiago en temps. Elle a un horaire assez serré et doit se rendre plus tard au Maroc et en Inde.

 

Il n'est pas dix-huit heures que nous préparons déjà notre souper. La cuisine n'est pas très grande et nous la partageons avec des scandinaves. Heureusement qu'il n'y a pas affluence car la table ne compte pas dix places. 

 

Nous croyions bien n'être que trois dans notre dortoir mais vers dix-neuf heures, un groupe de cyclistes arrive et du coup, huit autres lits trouvent preneurs. Ils ne sont pas si bruyants mais ils sont espagnols et rentreront tard se coucher après le repas du soir. J'essaie de ne pas y penser. Nous sommes les premiers au lit et comme c'est souvent le cas, le soleil est encore bien haut dans le ciel.

 

 

 

 

Jour 23 / 18 km

Jeudi 29 avril 2010

Mansillas de las Mulas / León 

(via Villamoros de Mansilla, Puente Villarente, Arcahueja, Valdelafuente, Puente del Castro)

Temps de marche : 4 heures 55 minutes

Distance vers Santiago : 318 km

 

"Le vrai domicile de l'homme n'est pas une maison mais la route, et la vie elle-même est un voyage à faire à pied." (Bruce Chartwin)

 

Nous nous levons à la noirceur vers six heures quinze et quittons l'auberge en douceur. Nous allons déjeuner tout près dans un bar qui ouvre à peine. C'est un moment de la journée que j'adore. Nous engageons la conversation avec un couple de français assis à une table voisine. Ils sont fraîchement retraités et commencent leur nouvelle vie en marchant Compostelle. C'est toujours surprenant de voir l'histoire qui se cache derrière chaque individu. 

 

Selon les commérages d'auberge, la marche d'aujourd'hui sera dénuée d'intérêt. Il paraît même que plusieurs marcheurs prendront le bus pour couvrir les douze kilomètres précédant la ville de Leon. En ce qui nous concerne, à moins d'une situation fortuite, il est hors de question pour nous d'utiliser toute forme de transport autre que nos pieds pour rallier deux points. 

 

La route nationale que nous longeons ce matin est dangereusement achalandée. Jusqu'à neuf heures, nous marchons sur un sentier aménagé en bordure de la route, où la lutte est serrée pour la première position. Ça roule vite et ça double beaucoup, parfois de façon très téméraire. Nous sommes relativement à l'abri car un fossé nous sépare de la route. Malheureusement, nous ne faisons pas très long que nous marchons directement sur l'accotement asphalté. Les choses se corsent lorsque nous traversons un pont dont le trottoir ne permet le passage que d'une seule personne à la fois. D'un côté, c'est le vide, la rivière étant à une centaine de mètres plus bas, et de l'autre, une simple rambarde me sépare de la voie de circulation. Les rétroviseurs des voitures passent si près de moi qu'il me faut m'appuyer l'épaule sur la rambarde côté rivière pour les éviter. J'ai constamment la main sur mon téléphone et mon appareil photo : pas question d'échapper quoi que ce soit sur ce pont. Deux camions ne peuvent se croiser à la hauteur d'un piéton sans que l'un d'eux ne cède le passage à l'autre. Ce n'est définitivement pas de tout repos. La circulation est dense et bruyante et il semble évident maintenant que nous approchons d'une ville d'importance. 

 

Nous passons dans Villamoros qui n'a d'espagnol que les gens qui y habitent. Ce n'est pas très coquet. Cinq kilomètres plus loin, à l'approche d'Arcahueras où l'on prendra le café, nous traversons une nouvelle zone de construction d'autoroute. La poussière lève allègrement. C'est probablement pour éviter ce secteur que plusieurs prennent le bus aujourd'hui. Le chemin est encore intéressant pour le petit garçon en moi car il y a beaucoup de mouvements de machineries et je ne vois pas le temps passer.

 

Le café est bon et les petits cakes aussi. Depuis quelques jours, nous troquons régulièrement les fruits secs du matin pour des pâtisseries. Nous avons perdu beaucoup de poids et il est important de se gâter après autant d'efforts. J'ai dû la semaine dernière faire une couture à mes pantalons pour les réduire d'au moins deux points car ils ne tenaient plus à la taille. Louise flotte littéralement dans tous ses vêtements et son manteau, il n'y a pas si longtemps moulant, est maintenant rempli d'air.

 

Nous repartons puis traversons une interminable zone industrielle avant d'atteindre la banlieue de Leon. De là, la marche devient plaisante sur les trottoirs ombragés, bordés de rangées d'arbres en fleurs. Nous marchons un moment avec un canadien anglais de Toronto, amoureux de la ville de Québec. 

 

L'arrivée à l'auberge Santa Maria de Carvajal par les anciennes rues de Leon est des plus agréables. Il est bon de diminuer le rythme de marche en fin de parcours afin de bien voir et bien sentir la ville.

 

L'auberge est grande et bien organisée. Pour une rare fois, nous faisons la file pour nous enregistrer, bien qu'il soit encore tôt dans la journée, à peine treize heures. L'endroit a déjà accueilli en ses murs Mère Theresa et il faudrait être aveugle pour ne pas le remarquer. Particularité : dortoir pour hommes, pour femmes et pour couples. Il y a une salle à manger sans cuisine et des installations pour faire le lavage. À part les oreillers qui ne sont pas inclus, la place est vraiment bien. 

 

Une fois nos besognes accomplies, il n'y a d'autres choix que de partir à la découverte de cette ville extraordinaire. Tout comme Louise, je suis en pleine forme. Il y a longtemps que je ne me suis pas senti aussi bien après la randonnée quotidienne. Tous mes maux passés me font savourer pleinement ce moment de bien-être.

 

La ville est magnifique et déborde de joyaux architecturaux. Nous nous arrêtons d'abord sur une terrasse où un signal wifi est disponible et consommons l'habituel, bière et tapas. Par la suite, nous partons vers la droite à la recherche de la cathédrale. En la trouvant une heure plus tard, nous réalisons que si nous avions pris à gauche en quittant la terrasse, la cathédrale se trouvait à cinquante pas ! 

 

Ce long détour nous donne l'occasion d'arpenter un époustouflant secteur de la ville. Nous ne résistons pas à l'appel d'une confiserie où nous faisons le plein de boules au chocolat que nous dégustons en déambulant au travers des beautés de la ville. La cathédrale apparaît soudainement dans toute sa splendeur. Elle est majestueuse et se mesure aisément à celle de Burgos. Elle est définitivement la pièce maîtresse de la ville et vaut à elle seule le déplacement. Sa visite nous dévoile des centaines de vitraux à couper le souffle. Mis bout à bout, il y en a pour près de deux kilomètres de long.

 

Bien que le soleil ait brillé toute la journée, il tombe une averse rafraîchissante en fin de journée et nous la regardons sévir, bien assis sur un trottoir, à l'abri sous l'auvent d'un commerce, près de la cathédrale. Nous savourons le moment. 

 

Sur le chemin du retour vers l'auberge, nous faisons quelques courses dans un supermarché puis entrons au gîte pour souper. Au menu, de mignons sous-marins, simple mais succulents. J'ouvre une bouteille de rosé et en offre aux quelques personnes attablées avec nous. 

 

Nous nous couchons tôt car il faut reposer la machine après avoir fait les cent coups tout l'après-midi. Malheureusement, nous manquerons la bénédiction des pèlerins à vingt-et-une heures trente mais comme nous nous considérons déjà bénis par tout ce que la vie nous apporte, nous nous endormons l'esprit tranquille, après que deux asiatiques insouciants aient foutu la pagaille dans le dortoir jusqu'à vingt-deux heures trente !!!

 

 

 

 

Jour 24 / 22 km

Vendredi 30 avril 2010

León / Villar de Mazarife 

(via Trobajo del Camino, La Virgen del Camino, Oncina de la Valdoncina, Chozas de Abajo)

Temps de marche : 4 heures 50 minutes

Distance vers Santiago : 296 km

 

" N'ayez d'intolérance que vis-à-vis de l'intolérance. " (Hippolyte Taine)

 

C'est avec le couteau entre les dents que nous quittons l'auberge à six heures cinquante. Branle-bas son et lumière tardif hier soir avec des voisins asiatiques qui n'en finissent plus de déranger, une espagnole brusque et bruyante ainsi qu'un vieux bouc qui allume la lumière du dortoir sans se soucier un instant du sommeil des gens. Je réagis maintenant promptement au manque de respect bien que ma nature me commande le contraire. L'absence d'oreillers a rendu la nuit difficile et je me sens drôlement irritable. Et comme si ça ne suffit pas, dès cinq heures quinze ce matin, ça se lève en bloc. Nous nous levons régulièrement les premiers et depuis deux jours, nous voilà bons derniers. Les lève-tôt, tout comme les lève-tard, sont des plaies pour la majorité des gens qui se lèvent aux heures régulières.

 

Nos premiers pas de la journée, en plus de servir à chercher un bar ouvert, nous amènent à nous questionner sur les comportements humains que nous observons. Plus le groupe est grand et plus les gens agissent individuellement. La foule rend anonyme et permet des actions qui, en petits groupes, ne seraient pas posées ni tolérées. Le manque de respect engendre le manque de respect et je dois travailler très fort sur ce point avant que ça ne dégénère. Je ne dois quand même pas m'en laisser imposer mais plutôt continuer à être moi-même et à marcher dans le respect.

 

Grande décision ce matin. Fini les grands dortoirs, dans la mesure du possible. Notre bien-être vaut bien quelques euros supplémentaires. Et la différence est souvent minime. 

 

Nous quittons de bon matin et la température, bien que fraîche, est extraordinaire. Une flèche jaune de direction loupée et nous voilà à tourner en rond dans le dédale des rues de Leon. Après s'être fait remettre sur le bon chemin par un bon samaritain, un résident âgé de la ville, qui marche avec nous quelques minutes, nous trouvons finalement trente minutes plus tard un bar ouvert. Le café et les tostadas sont délicieux.

 

Nous nous engageons dès lors pour une journée de vingt-deux kilomètres. Le temps est radieux bien qu'un peu nuageux. Mais c'est parfait pour la marche. Et ça avance rondement. Nous mettons bien deux heures à sortir des rues de Leon mais ce n'est pas désagréable. Louise est surprise autant que moi de me voir marcher à son rythme. Je me réjouirai de ma forme quand elle aura tenu plusieurs jours consécutifs. Pour le moment, une journée sans douleur est un cadeau inespéré. C'est tellement bon de marcher à nouveau librement, sans souci. Un proverbe chinois dit qu'on ne peut marcher en regardant les étoiles quand on a une pierre dans son soulier. Pas bête !

 

Nous marchons longtemps côté-à-côte aujourd'hui, plus qu'à notre habitude. Nous ne nous parlons pratiquement pas. Ce genre de silence n'est jamais désagréable. Nous avançons en cadence, en harmonie et en paix. A quatre yeux, quatre oreilles, deux nez et deux bouches cousues, tous nos sens sont en éveil et constamment sollicités. Sans un mot, nous savons comment l'autre se sent et c'est divin.

 

Lorsque nous apercevons au loin notre destination du jour, la distance restante est maintenant inscrite à la peinture sur l'asphalte à tous les cent mètres. En fait, nous réaliserons à l'arrivée qu'il s'agissait de la distance vers l'auberge Tio Pépé où nous n'allons pas. Nous arrivons à Villar de Mazarife à midi quarante et filons directement au Paradis de Jésus, l'auberge où nous passerons la nuit. La maison est vieille et les pièces vont dans tous les sens. Le centre de la bâtisse est un puits de soleil à ciel ouvert et une terrasse y est aménagée. Des matelas sont disposés sur le sol pour ceux qui souhaitent dormir à la belle étoile. Les nuits sont encore un peu fraîches alors nous optons pour une chambre. Encore une fois, nous sommes les premiers arrivés et après avoir fait soigneusement le tour du propriétaire, nous choisissons une coquette chambre de deux avec des lits côte-à-côte, une fenêtre sur l'atrium, des volets en bois et une solide porte. Tout un contraste avec hier soir. Les murs de la pièce sont couverts de dessins et messages. Nous ajoutons notre touche et laissons une trace de notre passage sur le mur. 

 

Nous sommes presque seuls dans l'auberge et avons les installations à notre entière disposition. La douche chaude est toujours fort appréciée et le lavage se fait agréablement dans la cour, au soleil. Par la suite, nous mangeons une croûte dans l'atrium en discutant avec la dame scandinave et son fils rencontrés plus tôt à Mansillas de las Mulas. Les blessures au pied du garçon vont mieux et il a pu marcher presque normalement, du moins au même rythme que nous. 

 

Le village est petit mais combien sympathique. Le premier bar que nous rencontrons est vraiment charmant et une partie des tables, bien qu'à l'intérieur des murs du commerce, sont à ciel ouvert. Nous commandons les habituels bières-pression et tapas. Toujours salés ou piquants, les tapas sont gratuits mais il faut généralement les demander. Aujourd'hui, il s'agit de petites boulettes de viande piquante sur un morceau de pain. Hier des bouchées feuilletées. Dans le bar se trouve le canadien avec qui nous avons marché hier en entrant dans Leon. Nous faisons plus ample connaissance. Il s'appelle Neil Light et vit dans la région de Toronto. Il adore la ville de Québec pour y être venu douze fois dans les quarante dernières années. L'histoire de son nom, qui autrefois était Lalumière, et que son père a changé pour Light durant une des grandes guerres passées, est fascinante.

 

Nous allons par la suite vers la place centrale du village et entrons dans une épicerie. Comme elle est relativement achalandée, nous nous rendons à la suivante tout à côté qui elle, vaut son pesant d'or. La vieille dame qui la tient est d'une gentillesse remarquable et ne manque pas d'attention envers chacun de ses clients. Elle fait ses comptes sans caisse enregistreuse et calcule tout à la main, sur un bout de papier. C'est un peu plus long mais combien charmant. Elle nous tend un bonbon en quittant. Tout cela réussit à faire oublier l'aspect un peu délabré et rustique du commerce.

 

La cuisine de l'auberge est toute petite mais très fonctionnelle. Nous partageons les ronds de poêle avec un jeune couple allemand avec qui l'interaction se résume à des sourires et des politesses. Nous soupons seuls à la minuscule table de la minuscule cuisine puis montons à notre chambre. Bien que l'hospitalero m'ait dit qu'il n'y a pas de signal wifi dans la maison, j'en attrape un quand je suis allongé sur mon lit. Je me trouve bien malin ! Cela nous permet d'avoir une conversation via internet avec notre fils Maxime à qui nous n'avions pas encore parlé depuis le début de notre voyage. J'en profite également pour retourner consulter le prix des billets d'avion pour Paris. Ils ont grimpé de vingt euros. Malgré mes craintes, je dois prendre une décision. Je pense un instant aux vingt heures de train vers Paris et à l'organisation que représente un tel périple et cela suffit à me convaincre d'acheter les billets d'avion sur le champ. Je fais confiance à ma bonne étoile qui jusqu'à maintenant ne m'a pas laissé tomber. Je m'organiserai plus tard avec les courriels et les différentes consignes en espagnol.

 

Nous fermons alors porte et volets pour nous recroqueviller douillettement en pleine noirceur dans nos sacs de couchage. Nous ronronnons à peine que parviennent à nos oreilles musique et bavardage. Nous réalisons qu'il y a un bar au premier plancher, presque sous notre chambre. Cela ne gâche en rien notre confort et nous nous endormons tout doucement malgré tout.

 

 

 

 

Jour 25 / 15 km

Samedi 1er mai 2010

Villar de Mazarife / Hospital de Orbigo

(Via Villavente, Puente de Orbigo)

Temps de marche : 3 heures 35 minutes

Distance vers Santiago : 281 km

 

"En vérité, le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout." (Emil Michel Cioran)

 

La nuit a été un peu froide. Une couverture supplémentaire aurait été appréciée. Notre chambre est une oasis de noirceur et je n'ouvre les yeux qu'à six heures quarante-cinq. Nous nous prélassons et profitons de notre chance d'être comme à l'hôtel. En plus, l'auberge est presque vide. Ça fait beaucoup de bien au corps et à l'esprit.

 

Nous ne marcherons que quatorze kilomètres aujourd'hui car nous souhaitons faire étape dans la grande ville d'Astorga demain. Nous avons opté pour deux étapes, quinze et dix-sept kilomètres, plutôt qu'une seule de trente-deux, pour respecter notre désir de prendre notre temps et de ne pas forcer la machine.

 

Notre routine du déjeuner est maintenant différente des premières semaines. Nous ne nous contentons plus de yogourt et de fruits pour amorcer nos randonnées quotidiennes. Il nous faut café con leche et tostadas au lever du jour. Ce matin, nous déjeunons dans un petit bar repéré la veille. C'est mon anniversaire aujourd'hui et Louise me remet une carte qu'elle transporte avec elle depuis le début du voyage. Je suis très ému à la lecture de tous les messages écrits par ma famille. 

 

Le temps est frais et nous devons ressortir gants et foulards. Les mollets restent par contre à découvert. Les nuages épais et gris blanc font rapidement place à de grosses boules ouatées bien blanches sur un ciel bleu toujours grandissant. 

 

Nous nous dirigeons droit sur une chaîne de montagnes et savons ardemment que les deux cents kilomètres de rases plaines que nous parcourons depuis des jours céderont leur place incessamment à des conditions de marche beaucoup plus difficiles. Les monts enneigées qui s'offrent à nous sont époustouflants et leurs sommets sont d'un blanc immaculé. Le décor est complètement différent de tout ce que nous avons vu jusqu'à présent et c'est de toute beauté. C'est une journée splendide avec des conditions idéales à tous les niveaux. 

 

En ce samedi premier mai, tout comme chez nous, c'est la fête des travailleurs et ironiquement, nous avons rarement vu autant de tracteurs au travail dans les champs. Les sentiers sur lesquels nous déambulons sont souvent bordés d'amoncellements d'un mystérieux légume aux allures de navet et de pomme de terre. Ces montagnes font parfois près de trois mètres de haut sur des dizaines de mètres de longueur. 

 

Nous atteignons Villavente où nous faisons la pause. Louise s'en tient au café con leche tandis que j'opte pour une eau gazeuse. Le centre du village est défiguré par une tour d'eau en forme de soucoupe volante mais cela n'enlève rien au charme de la place qui a des airs de fête en ce samedi matin. Les gens sont bien habillés et la rue principale est animée. Les adultes discutent et les enfants jouent. J'ai beaucoup de plaisir à être témoin de tout cela mais j'ai l'impression d'être invisible, que les gens ne me voient pas. En fait, je crois que beaucoup de villageois ne font pas plus état d'un marcheur que d'un chien et semblent oublier l'importance pour l'économie locale que représente tous ces touristes qui traversent leur patelin.

 

Nous ne sommes qu'à cinq kilomètres de notre destination et notre rythme effréné nous y mène pour midi. Qui aurait cru que quinze kilomètres seraient de la petite bière ? Trois heures trente, café inclus, nous sommes très satisfaits.

 

L'auberge paroissiale San Juan Bautista de Hospital de Orbigo se trouve tout juste de l'autre côté du plus long pont médiéval de tout le camino. Il est en restauration et recouvert d'échafaudages mais reste très impressionnant malgré tout. J'aime imaginer qu'en des temps ancestraux des gens traversaient ce pont comme je le fais aujourd'hui plusieurs centaines d'années plus tard. Tout juste avant d'atteindre l'auberge, nous passons devant une épicerie où nous arrêtons faire quelques courses pour le dîner.

 

Tout comme chaque nouvel endroit où nous longeons, tout est différent de ce que nous avons connu précédemment. C'est beau, accueillant, propre et convivial. Des chants grégoriens résonnent en sourdine et rendent le lieu paisible. La musique ne s'arrêtera qu'au coucher pour reprendre au lever. Le centre de la maison est un atrium à ciel ouvert. Il s'y trouve beaucoup de verdure et des paysages sont peints sur les murs, sur plusieurs mètres de haut. Tout est connecté à l'atrium, entrée du gîte, chambres, cabinets de douches, salles de bain, cuisine. Malgré nos promesses passées, nous logeons dans une chambre de dix et la co-habitation se passe bien, quoiqu'un peu à l'étroit. 

 

Après l'installation et les tâches quotidiennes, nous dînons dans l'atrium où se trouvent quelques grosses tables en bois massif. Fèves rouges, saucisses et boudin en conserve, rien de bien excitant mais relativement consistant. Louise souligne une fois de plus mon anniversaire et m'offre un éclair au chocolat avec une chandelle. La coquine m'a fait acheter moi-même ma propre pâtisserie d'anniversaire. Je n'y ai vu que du feu. Deux jours plus tôt, à mon insu, elle s'était procuré une chandelle auprès de la gentille hospitalera de Mansillas de las Mulas. Avant d'entreprendre ce voyage, au désespoir de Louise, j'avais trouvé dans ses bagages deux chandelles en forme de quatre et de six. Elle s'est reprise de belle façon et cet anniversaire restera pour toujours un souvenir extraordinaire.

 

L'après-midi suit son cours habituel et nous nous retrouvons sur une terrasse à boire une bonne bière pression avec quelques tapas. Nous visitons l'église sur le chemin du retour. Une célébration familiale vient tout juste de s'y dérouler. 

 

En fin d'après-midi, en me relevant de la sieste, Louise est à discuter avec Pascal, un séduisant français de près de soixante ans et producteur de Champagne. Il est vraiment sympathique et nous passons le reste de la journée avec lui. Il est arrivé seul sur le chemin mais s'est rapidement trouvé deux compagnons de route, bien malgré lui. Le premier est un espagnol qui ne parle pas français, alors que lui-même ne parle pas espagnol. Ils sont drôles à voir aller. Ils finissent toujours par se comprendre et semblent être amis depuis des lunes. Le deuxième est une jeune japonaise qui voyage seule et qui parle un peu anglais comme lui. À Burgos, elle a eu maille à partir tôt le matin avec quelques malfaiteurs qui tentaient de la faire monter à bord de leur voiture. Pascal passait par là par hasard et l'a sortie du pétrin. Depuis ce temps, elle ne le quitte plus d'une semelle. Il prend tout cela avec un grain de sel et accepte bon gré mal gré de marcher en leur compagnie.

 

Ce soir, congé de cuisine. Nous irons au restaurant pour mon anniversaire. Après avoir longuement insisté auprès de Pascal, il nous accompagnera. Il ne voulait pas jouer les chaperons et refusait par politesse. 

 

Le soir venu, nous entrons au restaurant et la jeune japonaise s'y trouve déjà. Elle est seule à sa table et nous nous joignons à elle. Elle est si aventureuse et si timide à la fois. Elle prend des photos de tous les plats qu'elle consomme avant de les manger, en prenant soin de placer les ustensiles de façon artistique. Il parait que c'est très tendance au Japon et elle met toutes ces photos sur son blog. L'interaction entre nous quatre est agréable. Ici comme ailleurs, le menu du pèlerin est réduit à sa plus simple expression. Les assiettes ne sont pas généreuse et la présentation négligée. Ils ont la fâcheuse manie de mettre par défaut du thon dans toutes leurs salades. Pour qui n'aime pas, c'est à à éviter.

 

Cette journée sur le Camino fut extraordinaire. Le rythme de marche était bon, la température parfaite, les paysages splendides, les rencontres agréables, l'auberge fantastique et surtout, l'anniversaire mémorable. 

 

 

 

 

Jour 26 / 17 km

Dimanche 2 mai 2010

Hospital de Orbigo / Astorga

(Via Villares de Orbigo, Santibáñez de Valdeiglesias, San Justo de la Vega)

Temps de marche : 5 heures

Distance vers Santiago : 264 km

 

"En route, le mieux c'est de se perdre. Lorsqu'on s'égare, les projets font place aux surprises et c'est alors, mais alors seulement, que le voyage commence." (Nicolas Bouvier)

 

Nous nous levons au rythme de nos colocs qui s'activent une quinzaine de minutes avant notre heure de levée prévue et quittons l'auberge à sept heures. La journée est maussade et fraîche. Les nuages sont denses, foncés et la pluie semble inévitable.

 

Tout juste à la sortie de Hospital de Orbigo, un carrefour propose deux directions, une vers Astorga et l'autre sans indication. Notre guide fait mention du chemin qui se sépare pour suivre ou bien le tracé original ou bien la route nationale. Nous voilà bien embêtés. Dans le doute, nous jouons la prudence et prenons vers Astorga. Nous marchons plusieurs centaines de mètres sans voir de flèches jaunes. Si seulement il ne faisait pas si noir et si le chemin n'était pas si désert, un passant ou un automobiliste nous remettrait peut-être sur le droit chemin. Un peu inquiète, Louise regarde régulièrement derrière elle et à un certain moment, elle aperçoit des marcheurs au loin qui ont pris l'autre direction. Nous rebroussons chemin et rejoignons rapidement la bonne route. Cette erreur nous aurait quand même mené à Astorga sauf qu'aucun village n'aurait été sur notre chemin pour la pause déjeuner. Heureusement, tel que prévu, nous déjeûnons moins de trente minutes après notre départ, avec près d'un kilomètre de plus au compteur. 

 

La température est de notre côté depuis une dizaine de jours et encore aujourd'hui, même si les éléments ne semblaient pas positifs ce matin, il se profile soudainement une bande de ciel bleu à l'horizon, au-dessus des majestueux Monts de Leon. Nous savons que Dame Nature sera encore de notre côté. Le temps reste frais mais le soleil est de plus en plus présent.

 

Après deux cents kilomètres de plaines, ce sera agréable de revenir dans les montagnes même si les descentes sont difficiles pour mon genou. A notre grand plaisir, nous renouons graduellement avec vignes et chemins boisés.

 

A un moment, au loin, en plein champ, apparaît une vieille bâtisse délabrée en bordure du chemin. Devant se trouve un kiosque avec un attirant étalage de fruits, de noix, de boissons chaudes, de jus et plus encore. L'endroit s'appelle La Casa de los Dios, la maison des dieux. L'homme qui tient ce stand est fort sympathique et très extraverti. Il est âgé dans la quarantaine, porte sandales, joggings larges, a des cheveux en bas des épaules et des yeux perçants. Il habite ici, dans cet endroit miteux, mais semble très heureux. Il redonne aux marcheurs après avoir reçu beaucoup sur les chemins du monde. Il dégage beaucoup et nous accueille à bras ouverts. Il ne demande pas d'argent pour ses produits et sa survie ne tient qu'à la générosité des gens. Même si nous avons tout ce dont nous avons besoin, nous prenons quand même des fruits et des biscuits et déposons quelques pièces dans la boite. Des coussins garnissent un vieux banc de bois et nous dégustons la collation adossés à la vieille cabane. Dans le peu de temps où nous sommes à cet endroit, nous rencontrons des gens de plusieurs nationalités, dont une femme du Liechtenstein et un homme en kilt, probablement écossais ou irlandais.

 

Nous atteignons les limites d'Astorga en franchissant un étrange, mais amusant, labyrinthe métallique qui surplombe une voie de chemin de fer. Par la suite, nous marchons un bon moment avant de finalement arriver à l'auberge municipale Siervas de Maria à midi pile. De l'extérieur, l'auberge est magnifique. De l'intérieur, elle est extraordinaire. L'accueil est chaleureux et l'hospitalera qui nous guide dans les lieux est d'une gentillesse remarquable. Une musique d'église joue en fond et c'est très relaxant. Il y a cent quarante-cinq lits au total et sur chacun des trois planchers se trouve une chambre pour deux personnes. Nous frémissons de plaisir lorsqu'elle nous dit qu'une de ces chambres est encore disponible. Nous la suivons jusqu'au deuxième étage et lorsqu'elle ouvre la porte de la toute petite pièce, nous laissons aller une exclamation spontanée de joie. Nous ne pouvons être plus heureux qu'en ce moment. Deux lits en superposé, un évier, une porte avec clé, une fenêtre, un volet et une vue fantastique sur les montagnes et la campagne. Nous savourons déjà l'intimité que nous procurera cette chambre après les dernières nuits difficiles dans des dortoirs achalandés. Et tout est si propre. Les douches, les salles de bain et la cuisine sont étincelantes. Il y a une terrasse extérieure couverte avec la même vue que celle de notre chambre. C'est paradisiaque. 

 

Après les tâches, nous partons à la découverte de cette ville splendide inondée de soleil. C'est dimanche, tout le monde est beau et les enfants s'activent dans tous les sens. La grande place publique déborde de vie et s'y trouve même un marché temporaire près de la cathédrale. Ce n'est pas différent de chez nous avec des choses à goûter, des bijoux, des colliers, des vêtements et de la poterie. Astorga est réputée dans la fabrication du chocolat et les commerces qui en vendent sont nombreux. Nous achetons quelques bricoles pour le souper puis nous nous arrêtons sur une terrasse pour dîner. La pizza et les frites sont succulentes. La bière aussi. Nous revoyons Mckensey l'américaine et notre grand chef israélite.

 

Nous revenons en direction de l'auberge et tout est prétexte à profiter du soleil. Nous terminons notre course dans le magnifique parc adjacent à l'auberge. Il y a des fleurs de toutes les couleurs et beaucoup de bancs publics. Je m'étends de longues minutes sur un de ces bancs. C'est bon d'avoir le temps de ne rien faire. 

 

Au retour, nous nous allongeons quelques instants dans notre chambre puis descendons boire notre bouteille de rouge à la terrasse derrière l'auberge. Le temps est toujours aussi magnifique. Nous retrouvons avec joie Pascal, rencontré hier, qui nous rejoint, puis José son inséparable espagnol, et finalement Luc, un français aux longs cheveux blancs. C'est vraiment sympa et nous rions beaucoup. Nous questionnons Pascal sur son métier de producteur de Champagne et il nous instruit au meilleur de sa connaissance. Nous insistons pour qu'il partage notre souper et il accepte, bien qu'il ne veuille pas nous embêter. À un moment, je m'éclipse pour préparer le repas. La cuisine est si moderne et si propre, je suis comblé. José et Luc se joindront à nous pour le dessert.

 

Luc fait le Camino Francès pour la cinquième fois et sa façon à lui de redonner au chemin, c'est de soigner les gens qui se blessent en marchant. Je suis sceptique et très fermé à ce genre d'individu mais j'ai quand même une oreille attentive qui traîne ici et là. Après de longues minutes en sa compagnie, j'aime bien le bonhomme et il m'inspire confiance. Il ne semble pas avoir la grosse tête, est plutôt humble et ça me plaît. Comme je n'ai rien à perdre et tout à gagner, je lui demande s'il veut bien tenter de convertir le sceptique que je suis et il accepte de bon cœur. Il place ses deux mains au-dessus de ma cheville sans y toucher et sincèrement, je sens de la chaleur. Il maintient la position pendant dix minutes et nous discutons tout ce temps. Par la suite, il me trouve de la glace et me dit d'en mettre sur ma cheville pendant trente minutes. J'ai un bon pressentiment.

 

Nous montons à notre chambre vers les vingt heures et quelques instants plus tard, Pascal cogne à notre porte et nous offre du chocolat qu'il a acheté en ville. Il est vraiment gentil. Nous nous endormons le sourire aux lèvres, en pleine noirceur, porte et volet clos. Tout ceci nous réconcilie avec le genre humain, du moment qu'il dort dans la chambre voisine.

 

 

 

 

Jour 27 / 21 km

Lundi 3 mai 2010

Astorga / Rabanal del Camino

(Via Murias de Rechivaldo, Santa Catalina de Somoza, El Ganso)

Temps de marche : 4 heures 15 minutes

Distance vers Santiago : 243 km

 

"Se vider de tout ce dont on est plein, se remplir de tout ce dont on est vide." (St-Augustin)

 

Nous quittons notre nid douillet vers sept heures trente-cinq et traversons quelques jolies plazas aussi désertes ce matin qu'animées hier après-midi. Il faisait si bon y prendre du soleil et des calories. Le lever de soleil est grandiose mais la masse nuageuse est importante dans la direction où nous allons.

 

Le premier bar ouvert que nous rencontrons dans Astorga est par défaut le meilleur endroit pour déjeuner. Bien que le cafe con leche et les confitures de fruits soient toujours exquis, le creton, le beurre d'arachide et le beurre de sucre nous manquent désespérément.

 

Par un jeu de vents favorables, les nuages gris foncés nous passent sous le nez sans s'arrêter et nous marchons au sec sous un soleil frais. Encore aujourd'hui, les décors sont somptueux et la température idéale pour la marche. Il ne fait pas plus de quinze degrés. Physiquement, j'en suis à ma quatrième journée consécutive sans douleur et tout goûte meilleur. Le traitement de Luc semble porter fruit et je marche d'un pas assuré et rapide, sans mal aucun. Louise a sa bonne forme habituelle qui la caractérise si bien.

 

Il y a beaucoup de monde sur le chemin. Plus qu'à l'habitude. Un chemin provenant de Séville s'est fusionné au nôtre, en plus de dizaines de marcheurs qui ont débuté leur pèlerinage à Leon, ou dans les environs, pour filer vers Santiago. Nous comptons régulièrement près de dix personnes devant nous et autant derrière. Cela change des journées où nous marchions seuls des kilomètres durant.

 

Nous avons toujours été attentifs aux recommandations des spécialistes, à savoir s'étirer avant et après la marche, s'arrêter à toutes les heures, se crémer les pieds à la mi-chemin et marcher à un rythme moyen. A ce moment précis, nous décidons de ne plus tenir compte de tout cela. Les pauses me refroidissent et chaque fois que je reprends le route, la porte est ouverte à la douleur. Maintenant, une pause à la mi-chemin suffira. C'est ce que nous faisons aujourd'hui et nous nous arrêtons au bar Meson Cowboy de El Ganso. Nous avions vu ce bar dans un film et savions qu'il se retrouverait un jour ou l'autre sur notre route, sans savoir où. Notre plaisir est de courte durée car la place est achalandée, mal éclairée, bruyante et le service expéditif. L'objectif de prendre un bon café est néanmoins atteint.

 

Le reste de la distance se fait sans problème bien qu'il faille grimper jusqu'à mille deux cents mètres d'altitude pour atteindre notre destination, Rabanal del Camino, un village de moins de cinquante habitants. Nous y arrivons sur les chapeaux de roues aux douze coups de midi. La température descend drastiquement et le vent s'intensifie. Le soleil est toujours présent mais seulement à titre de figurant. 

 

J'ai tenu plus de vingt kilomètres sans douleur et j'en suis très satisfait. J'ai enfin l'impression d'avoir savouré à fond le paysage et d'avoir profité de chaque petit détail du chemin. Le moral est au plus haut. 

 

L'auberge El Tesin où nous séjournons est située à l'entrée du village. C'est coquet, propre, tranquille et l'hospitalera est bien gentille. Pour deux euros de plus, nous pouvons loger dans une chambre de six plutôt que dix. L'avantage n'est pas majeur vu le supplément mais nous avons en tête notre promesse de viser les petits dortoirs. Nos co-chambreurs sont espagnols, deux adultes et deux adolescents, apparemment de la même famille. Ils sont polis et discrets. La salle de bain est grande et l'eau chaude abondante. Le lavage se fait bien mais la température froide et les averses intermittentes rendent le séchage difficile. Il se met même à grêler vers treize heures. Nous devons installer des cordes de fortune autour de nos lits, ce qui ne pose pas problème dans cette auberge. 

 

La bière de l'après-midi se prendra à l'intérieur, au bar voisin. Les tapas ne sont que de vulgaires noix coriaces et du maïs séché dur comme de la roche. Attention aux dents ! 

 

Nous arpentons la seule rue du village pour constater que l'épicerie est fermée. Il n'y a pas grand chose à faire ni à voir et il fait encore froid. Nous entrons dans un bar au haut de la rue principale et sommes surpris par la décoration branchée et le look urbain de l'endroit. Nous oublions un instant que nous sommes dans un minuscule village isolé sur le haut d'une montagne d'Espagne. Cafe con leche et madeleines pour passer le temps. 

 

Quand les dix-sept heures sonnent, le seul épicier du village ouvre ses portes et il fera assurément de bonnes affaires car la place se remplit d'un coup. C'est probablement comme ça à tous les jours. Le commerce est grand comme ma main mais il y a de tout, à des prix relativement raisonnables, considérant qu'il n'y rien à des kilomètres à la ronde.

 

Pour souper, nous nous inspirons du grand chef et faisons des oeufs dans la sauce tomate. Faute de lardons, nous ajoutons des morceaux de jambon salé, mais c'est manqué car beaucoup trop salé. Jusqu'à aujourd'hui, j'aimais beaucoup avoir un bâton de charcuterie dans mon sac, que je mangeais en collation, au couteau, sur le bord de la route. Mais ce bâton-ci est de trop. Je n'en peux plus de ce goût salé qui me tombe maintenant sur le coeur. Overdose. Nous mangeons en compagnie d'Anna, une américaine vivant au Mexique. Elle se rappelle nous avoir vu au jour un de notre périple. Elle m'a reconnu par mon chapeau. Elle croyait à ce moment-là que j'étais le directeur du gîte de Roncesvalles. Je me rappelle l'avoir vu quelques fois sans jamais avoir eu l'occasion de faire sa connaissance. Elle est fort sympathique et dès le premier contact, le courant passe bien entre nous. 

 

Il tombe encore une précipitation mi-solide mi-liquide à l'extérieur. Le poêle à bois de la pièce commune dégage une chaleur agréable tant qu'on ne s'en éloigne pas. Il ne chauffe malheureusement pas le reste de la maison. Les couvertures de laine seront de mise pour la nuit car l'auberge n'est définitivement pas chauffée. 

 

J'ai peine à croire ce qui se passe ce soir dans notre chambre. Nous sommes évidemment les premiers au lit mais lorsque nos voisins de chambre espagnols arrivent pour se coucher plus tard, ils chuchotent !!!!!

 

 

 

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