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Silence, on marche...

sur le Camino Francès

avril-mai 2010

Jours 1 à 14

Commentaires, questions, suggestions :

charlesyvonross@hotmail.com



Jour 1 / 26 km

Mercredi 7 avril 2010

St-Jean-Pied-de-Port / Roncesvalles 

(via Arnéguy, Ondarolle, Valcarlos)

Temps de marche : 8 heures

Distance vers Santiago : 765 km

 

« Le voyage pour moi, ce n'est pas arriver, c'est partir. C'est l'imprévu de la prochaine escale, c'est le désir jamais comblé de connaître sans cesse autre chose, c'est demain, éternellement demain. » (Roland Dorgelès)

 

La chambre est plongée dans l'obscurité et le réveille-matin sonne. Pendant un instant, je suis dans mon lit à la maison. J'ouvre les yeux. Je suis à Saint-Jean-Pied-de-Port et j'ai mal dans le bas du dos. Le lit était pourtant confortable. Je ne comprends pas pourquoi ça m'arrive aujourd'hui. Je me lève et m'avance péniblement vers la fenêtre. J'ai le pressentiment qu'il ne fait pas beau. En tirant le rideau, le gris sombre me saute au visage. Il ne pleut pas mais les nuages sont menaçants. J'aurais tant souhaité une journée merveilleuse comme celle d'hier. 

 

La petite salle à manger est chaleureuse et nos hôtes sympathiques. Le déjeuner, composé de pain baguette rôti, de confitures et de café, est conventionnel mais délicieux. L'homme de la maison, monsieur Chateauneuf, nous dit à la blague qu’il garde ses viandes du déjeuner pour quand nous serons partis.  Ça sent la demi-vérité cette histoire-là. Nous sommes en compagnie d'un couple de français à la retraite qui prendra le bus jusqu'à Roncevalles pour débuter une randonnée de quelques jours sur le Camino. Au fil de la conversation, nous saisissons que ce n'est pas du tout recommandé de monter par les Pyrénées par mauvais temps, particulièrement si tôt en avril. La brume peut parfois être si épaisse qu'on ne voit pas à dix mètres et dans le pire des scénarios, il peut neiger, et même faire tempête. Entre deux bouchées, nous décidons finalement qu'il sera plus sage de ne pas gravir la montagne.

 

Nous quittons Saint-Jean-Pied-de-Port vers huit heures avec malgré tout le sourire aux lèvres et le coeur léger. Nous descendons la jolie rue de la Citadelle qui nous mène à la sortie du village. Nous n'avons pas fait cent mètres que deux choix de sentiers s'offrent à nous. Nous prenons le chemin qui contournera les Pyrénées par la base, plutôt que de monter vers Orisson.

 

Il ne pleut pas mais nous enfilons quand même les imperméables, par précaution. J'aurais sincèrement préféré que mes premiers pas sur le chemin de Compostelle se passent dans de meilleures conditions mais l'important est d'avoir enfin entrepris la marche. La beauté du décor me réconcilie avec notre choix d'itinéraire. Rien n'est monotone sur ce sentier : vallées, champs, fermes, forêts, sous-bois, routes nationales, villages. Tous nos sens sont sollicités et le dépaysement est total. Le paysage est verdoyant et il y a une agréable fraîcheur dans l'air. Les montées et les descentes sont relativement douces et cela me permet de m'acclimater lentement au poids de mon sac. Le dos va beaucoup mieux et l'épisode du matelas n'a laissé aucune séquelle. 

 

Quelques kilomètres sont déjà au compteur que nous atteignons le village d'Arneguy sous un couvert nuageux. Un léger crachin tombe continuellement depuis un certain temps. Nous avons franchi la frontière franco-espagnole sans nous en rendre compte. Il y a ici un impressionnant complexe commercial. Je suis surpris car je me sens au milieu de nulle part et tout ceci est apparu sans crier gare. Epiceries, restaurants, pharmacie, tout y est. Nous qui craignions pour l'approvisionnement sur le Camino, nous voilà rassurés. Nous nous assoyons quelques instants à l'abri devant la vitrine d'un commerce pour prendre une collation.

 

C'est à Valcarlos que nous entrons dans notre premier bar. Nous avons parcouru treize kilomètres dans des conditions que j'aurais souhaitées meilleures mais, bref, je n'ai pas à me plaindre. Mon imperméable a fait le travail et mon sac à dos est resté bien sec. Mes souliers ont résisté à l'eau et je me croise les doigts pour que ça dure. Je m'offre une chocolatine et un café au lait. Un couple de néerlandais est à une table voisine et nous échangeons quelques mots. Un type assis au comptoir fume une cigarette. Il y a longtemps que je n'avais vu quelqu'un fumer dans un commerce et je suis surpris que ça ne m'incommode pas. 

 

Nous reprenons la route et la pluie observe une trêve. Une heure plus tard, elle reprend de plus belle. Nous marchons sur une variété de chemins surprenants. Un instant, nous sommes sur l'accotement de la route nationale et l'instant d'après, nous nous retrouvons sur un étroit sentier le long d'une rivière. Il ne reste que cinq kilomètres à parcourir et j'ai la fausse impression d'être presque arrivé. Pendant près de deux heures, ça ne fait que monter. Quand j'aperçois ce qui me semble être le sommet, il se présente toujours une nouvelle montée, chaque fois plus abrupte et plus longue que la précédente. Mais lorsqu'enfin s'amorce la descente, elle n'en finit plus elle aussi. Je commence à ressentir du mal dans un genou. Il fait de plus en plus froid et il serait vraiment temps que nous arrivions.

 

Après huit longues heures de marche, Roncesvalles apparait  enfin devant, dans la pénombre pluvieuse et glaciale qui enveloppe la vallée. Je boite terriblement malgré mes efforts des dernières heures pour descendre doucement la montagne.  

 

Le monastère qui abrite l'albergue de la Colegiata Real est imposant. Nous cherchons quelques instants la porte d'entrée. Enfin à l'abri, nous déposons notre attirail et retirons nos imperméables. Nos sacs à dos ont tenu le coup et sont parfaitement secs. Ce n'est pas le cas des avant-bras, du visage et des pieds. Les souliers sont gorgés d'eau et je m'inquiète pour demain car je n'ai jamais vu des chaussures sécher en une nuit. Présentement, ce qui importe, c'est de s'enregistrer pour la nuit.

 

L'homme à l'accueil, l'hospitalero, est un modèle d'indifférence. Il est aussi glacial que le temps qu'il fait. J'aurais bien  apprécié un bonjour et un sourire. Je suis extrêmement déçu. En plus, il s’impatiente parce que je ne comprends pas ce qu'il dit. Il parle l’espagnol à la vitesse grand V. Hormis cela, la sensation d'avoir atteint le but est bonne et j'oublie rapidement ce manque de civilité. 

 

Le gîte n'ouvre qu'à seize heures et ce n'est sûrement pas par hasard qu'un bar se trouve tout juste à côté. Nous y entrons et l'ambiance est chaleureuse. Nous prenons rapidement une table près du foyer qui dégage une chaleur réconfortante. Café, vin blanc et gâteau... nous n'aurons pas marché tout ce temps pour ne pas se gâter un peu.      

 

L'auberge est un monastère médiéval du XIIème siècle transformé en refuge pour marcheurs. Le rez-de-chaussée est constitué d'une seule et unique pièce où s’entassent une centaine de lits superposés. Le plafond est très haut et des lustres géants y sont suspendus. À l’entrée se trouve un grand support à souliers et il y a du papier journal en quantité pour bourrer les souliers et les assécher rapidement. 

 

Nous prenons deux lits du bas pour pouvoir dormir côte-à-côte et installons nos choses. L'espace qui sépare les lits est petit mais tolérable. Au sous-sol, tout est hyperfonctionnel. Une salle commune avec tables, laveuses, sécheuses, cordes pour étendre, ordinateurs avec internet et zone wifi. Les salles de bains sont spacieuses, propres et intimes. On peut facilement y laver son linge aussi. Il ne manque à l’endroit qu’une cuisine mais quelques restos aux alentours offrent des menus du pèlerin à bon prix. Pour ce soir, ça devrait suffire. 

 

Il règne dans cette auberge une ambiance agitée mais conviviale. Les gens qui y travaillent sont serviables. Je constate que c’est une grosse machine bien huilée qui doit sûrement faire "chambre comble" à tous les soirs.

 

On nous informe que pour s'assurer d'une place au restaurant, il faut réserver et payer à l'avance. Avant d'entreprendre quoi que ce soit, je m'y rends péniblement et paie deux repas. Même si la femme au comptoir ne sourit pas et m'est totalement antipathique, je lui fais remarquer qu'elle ne m'a chargé qu'un seul repas bien qu'elle m'ait remis deux coupons. C'était plus fort que moi. 

 

J’ai peine à marcher, pire encore à descendre et monter escaliers et chaînes de trottoir. Tout ce qui n'est pas plat constitue un obstacle. Je ne dois pas me presser et faire de petits pas. Je ne sais pas comment j'ai fait pour marcher autant aujourd'hui. Les tâches s'exécutent néanmoins rondement et je ne manque pas de remettre de nouveaux papiers  dans nos souliers à toutes les trente minutes. Je suis surpris de constater que c'est efficace et que nous pouvons espérer marcher au sec demain. 

 

En attendant les dix-neuf heures, la sieste demeure une alternative des plus agréables. Je me repose plus que je ne dors car le dortoir est agité et bruyant.

 

A l'heure prévue, nous sommes à la porte du restaurant. Nous nous faisons assigner une table pour quatre. La serveuse n'est pas du tout amicale et semble rouler sur l'adrénaline pour remplir la salle en vitesse. Sans prévenir, elle catapulte deux personnes à notre table. Aucun temps pour protester, nous voilà quatre à la table, forcés de faire connaissance. Eddy et Frank, deux australiens qui cheminent à vélo sur le Camino, sont très gentils mais j'aurais quand même préféré un repas en tête-à-tête. Sur la table se trouvait déjà à notre arrivée une bouteille de vin rouge et des coupes. Le vin est ici gratuit comme l'eau l'est chez nous. Ce n'est pas suffisant pour me faire accepter le service jusqu'à maintenant très ordinaire. Je commande de la truite et le poisson arrive entier dans mon assiette, queue, arêtes et tête incluses, avec des frites mais sans légumes. Ce n'était franchement pas mauvais, mais pour la présentation, j'ai connu mieux.

 

Le repas terminé, nous saluons chaleureusement nos nouveaux amis et retournons immédiatement au refuge. Le ciel s'est dégagé et un peu de bleu apparaît. Par contre, c'est encore froid. 

 

Il n'est pas vingt-et-une heures que nous sommes prêts à nous mettre au lit mais les lumières ne fermeront qu'à vingt-deux heures. Qu'à cela ne tienne, il faut se reposer et nous entrons dans les sacs de couchage, bien qu'il y ait encore un va-et-vient régulier autour de nous. Cinq minutes avant l'heure fatidique, les lumières du dortoir clignotent deux fois puis, finalement, comme prévu, tout s'éteint. Deux espagnols s'entêtent à discuter ensemble et ne semblent pas réaliser que quelque chose s'est passé autour d'eux. Cinq longues minutes plus tard, c'est le calme plat, rapidement remplacé par un surprenant concert de ronflements. Il en arrive de tous les côtés et même mes bouchons dans les oreilles n'en viennent pas à bout !

 

Initialement, nous devions faire aujourd'hui une première étape de huit kilomètres. Je ne comprends pas pourquoi nous avons marché vingt-six kilomètres, dans des conditions parfois terribles, sans avoir pensé un seul instant à s'arrêter à mi-chemin, à Valcarlos, comme s'il fallait rejoindre Roncesvalles à tout prix. Je suis inquiet de mon état et je n'ose imaginer quelle sera ma condition demain matin. Pour le reste, je n'ai pas à me plaindre, je suis en Espagne après tout !

 

 

 

 

Jour 2 / 21 km

Jeudi 8 avril 2010

Roncesvalles / Zubiri 

(via Burgete, Espinal, Biskarreta, Lintzoáin)

Temps de marche : 6 heures 30 minutes

Distance vers Santiago : 744 km

 

"… si l'on ne court pas une vraie aventure, au bout de laquelle on sera vainqueur ou vaincu avec le risque de se casser la gueule, alors ça n'a aucun intérêt." (Louis Guilloux)

 

Six heures pile, les lumières du dortoir s'allument. Aussitôt, c'est le branle-bas général. Des chants grégoriens en sourdine tentent d'apaiser cette subite cacophonie, mais en vain. L'ambiance est survoltée.

 

En me rendant à la salle de bain, je passe devant la porte de l'auberge qui est ouverte sur l'extérieur et je me rends compte qu'il pleut. Le froid entre à pleine porte et je passe rapidement. J'ai vraiment cru qu'il ferait beau aujourd'hui. Je m'arrête au support à souliers et je constate avec joie que nos souliers sont complètement secs. La journée est soudainement beaucoup plus belle. 

 

Nous grignotons plus que nous déjeunons, pensifs, puis quittons une heure plus tard dans le froid et la brume. Il fait si noir qu'il nous faut utiliser nos lampes frontales pour y voir quelque chose mais, surtout, pour être vus. Dès la sortie du village, un panneau indique la distance pour Santiago : sept cent quatre-vingt-dix kilomètres.  

 

Nous marchons malgré tout avec entrain, à la noirceur, en bord de route, en pensant à la pause-déjeuner qui viendra bientôt. Je me sens bien et dans l'ensemble, je n'ai pas à me plaindre de mon genou. Je suis même agréablement surpris d'être en aussi bonne forme ce matin.  

 

Notre première mésentente du voyage survient à une croisée de chemins lorsque je veux prendre par la route goudronnée et Louise veut aller par les champs. Un français vaniteux de soixante-deux ans rencontré plus tôt à St-Jean-Pied-de-Port, et revu hier soir au refuge, nous racontait qu'il serait préférable d'utiliser la route plutôt que le tracé officiel du camino qui risque d'être très boueux au travers des champs. C'est la troisième fois qu'il marche sur ce chemin et il prendra la route nationale jusqu’à Zubiri. Il nous faut prendre une décision. Après une argumentation serrée, nous optons pour les champs.

 

La pluie cesse peu de temps avant de s'arrêter pour le petit-déjeuner dans un bar du village d'Espina. Nous devons revenir sur nos pas sur quelques dizaines de mètres pour finalement trouver le bar qui se trouve à l'intérieur d'une petite plaza que nous n'avions pas remarquée en passant la première fois. Nous sommes les seuls clients et la dame au comptoir est gentille. Le déjeuner composé de café con leche et de bouts de baguette et confitures est succulent. Je me risque à demander du beurre d’arachide mais le froncement de sourcils de la serveuse me fait comprendre qu'elle n'a aucune idée de ce que c'est. Je crois bien que je n’en redemanderai plus.

 

La température est vraiment agréable, quoi que fraiche un peu. Le ciel devient soudainement bleu et les nuages très dispersés. Nous marchons à ce moment sur un sommet des Pyrénées et la vue est à couper le souffle. Une photo n'attend pas l'autre. Nous marchons enfin sans imperméable. Tous ces paysages extraordinaires nous émerveillent, au point qu'il faille pratiquement se pincer pour s'assurer que tout est bien réel. À un moment, nous fredonnons ensemble une chanson que nous aimons beaucoup et nous nous mettons à pleurer. Je me questionne sur cette émotivité soudaine et je crois que cette succession de beautés est au-delà de nos attentes. Ou est-ce le sentiment de liberté qui nous émeut ? Ou l'ampleur du projet dans lequel nous sommes engagés ? Je ne sais trop. Une chose est sûre, j'apprécie le moment présent comme jamais je ne l'ai fait auparavant dans ma vie.

 

Nous arrêtons dans le village de Biskarreta et faisons une nouvelle pause. Je prends un autre cafe con leche et cette fois-ci, je le bois assis sur un muret de ciment à l'extérieur du bar. Nos deux cyclistes australiens de la veille sont arrêtés ici aussi. J'ai bien l'impression que c'est la dernière fois que nous les voyons.

 

Lorsque nous repartons, à la sortie du village, un troupeau de moutons arrive en sens inverse et nous n'avons d'autres choix que de leur céder le passage. Nous les regardons défiler durant de longues minutes. Je suis excité comme un enfant. Le spectacle est inoubliable. 

 

La pluie des derniers jours a mis certaines portions du chemin dans un bien vilain état. Nous devons constamment zigzaguer pour éviter la vase et les trous d'eau. Notre rythme diminue beaucoup car nous jouons la carte de la prudence, d'abord pour éviter de glisser, ensuite pour sauvegarder nos souliers de l'humidité.

 

Le chemin est soudainement désert. Ou bien nous avons semé tout le monde, ou bien nous sommes perdus. Tant que nous voyons des flèches jaunes, nous marchons l'esprit tranquille. 

 

Nous atteignons notre destination, le village de Zubiri, peu avant quatorze heures. Le camino ne passe pas dans le village mais n'en est séparé que par quelques dizaines de mètres. Il faut quitter le chemin, traverser un superbe pont médiéval puis marcher cent pas pour atteindre l'auberge Zaldiko. Le gîte est charmant, minuscule et drôlement propre. L’hospitalera est d’une gentillesse et d’une patience remarquables. Nous logeons dans une chambre de huit lits.

 

Une routine de fin de marche commence à s'établir et en moins de deux, les lits sont prêts, le linge lavé puis étendu à la fenêtre de la chambre, et les douches prises. Ceci nous permet de bénéficier de quelques heures libres fort appréciées.

 

Le reste de la journée n'est que pur bonheur. Notre principale préoccupation est maintenant de manger et de boire. Nous commençons d'abord par dîner sur les abords de la rivière près du vieux pont. Pour ce faire, nos provisions suffiront. Il fait plein soleil mais il faut rester bien vêtus. Par la suite, nous prenons café et gâteaux dans un bar près de l'auberge. Nous poursuivons avec le digestif dans un autre bar du secteur de l'auberge. Ma foi, ce quartier est genial ! Pour terminer, il ne nous manque qu'une épicerie. Nous sortons du bar et trouvons ce que nous cherchons à la porte voisine. En fait, le bar et l'épicerie ne font qu'un, mais de l'intérieur, la porte communicante ne paraissait pas. Tout ce dont nous avons besoin est là, boulangerie, boucherie, légumes et collations pour la route.

 

Après la sieste de l'après-midi, c'est l'heure de dénicher un restaurant pour le souper. Notre deuxième souper en deux soirs en terre espagnole n'est pas un succès. Le service est ordinaire et la bouffe moyenne. Le serveur a autant l'air d'un serveur que moi j'ai l'air d'un espagnol. En plus, ma transaction de carte de crédit est mystérieusement annulée et je dois payer comptant. J'ai des doutes et je fais des démarches auprès de ma compagnie de cartes de crédit. Ce sera beaucoup plus simple de payer comptant pour le reste du voyage.

 

Mon bilan des deux premiers jours est très positif. Mis à part le genou, je me sens en pleine forme après les quarante-sept premiers kilomètres. Les conditions de marche sont respectables et les hébergements au-delà de mes attentes. Au niveau de la langue, mon apprentissage intensif de l'espagnol me joue parfois de vilains tours car je n'avais jamais pratiqué avant d'arriver ici. Je fais de bien belles phrases mais je donne faussement l’impression de parler espagnol. Mes interlocuteurs ne me ménagent donc pas et me répondent à la vitesse grand V. Je suis généralement épuisé après chacune de mes interactions tellement l'effort est considérable. Sans l'envier, je dois avouer que j'aime bien la technique de Louise qui consiste à pointer du doigt en ne disant qu'un seul mot. Et ça fonctionne !  Je ne me laisse pas abattre et me promets de persévérer. Mon souhait pour demain : du soleil et de bonnes jambes. Pour le reste, je sais que tout sera extraordinaire. Je m'endors en claquant des doigts. 

 

 

 

 

Jour 3 / 20 km

Vendredi 9 avril 2010

Zubiri / Pamplona 

(via llarratz, Eskirotz, Larrasoaña, Aquerreta, Zuriáin, Iroz, Zabaldica, Arleta, Burlada)

Temps de marche : 6 heures 15 minutes

Distance vers Santiago : 724 km

 

« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » (Marcel Proust)

 

La nuit n'a pas été de tout repos. Un marcheur est arrivé tard en soirée et s'est vu assigner le lit voisin aux nôtres. Son branle-bas dérangeait quelque peu mais ce n'était rien à côté de ce qu'il nous a fait endurer toute la nuit. Il s'est endormi en mettant la tête sur l'oreiller et a ronflé sans arrêt jusqu'au petit matin. Je me réveillais à toutes les heures. Malgré tout, je suis surpris d'être en forme en sautant du lit ce matin. 

 

Il fait noir et c'est muni de ma lampe frontale que je m'assure que nous ne laissons rien derrière nous dans la chambre. Nous terminons d'emplir nos sacs dans le hall de l'auberge pour ne pas déranger les gens qui dorment encore. Nous y cassons la croûte avant de prendre la route.

 

Le coucher de la lune croise le lever du soleil et les couleurs sont splendides. Le ciel est entièrement dégagé. L'air est frais et humide. Je prends de longues inspirations. La température sera vraisemblablement radieuse aujourd'hui et nous l'aurons bien mérité après deux journées difficiles.    

 

Nous quittons l'auberge vers sept heures quinze, retraversons le vieux pont de la veille, et reprenons le camino à l'endroit où nous l'avions laissé hier. Pamplona est notre destination du jour. Dès les premiers pas, après une légère montée, trois poneys viennent à notre rencontre en bordure du sentier, à l'image de François, le frère de Louise, et de ses deux enfants, pour qui nous marchons aujourd'hui. Chacune de nos quarante journées de marche sera dédiée à des gens proches de nous, parents, amis et collègues.

 

Les sentiers passent principalement dans des prés et des sous-bois, à l'exception d'une zone industrielle plutôt surprenante pour un secteur aussi sauvage. Une usine est visible au loin et nous traversons des secteurs clôturés aux allures de zones d'essais nucléaires. Il y a beaucoup de panneaux interdisant aux marcheurs de quitter le sentier.

 

La pause petit-déjeuner arrive enfin et c'est à Larrasoaña que nous dégustons cette fois-ci le café con leche. Nous devons quitter le chemin et franchir un petit pont pour entrer dans le village qui est très calme à cette heure. Nous traversons la place de bout en bout pour trouver un café ouvert. Les maisons sont collées les unes aux autres comme dans la majorité des villages et la plupart ont de splendides portes en bois massif. Plusieurs ont un sac de pain accroché à la poignée et le boulanger est passé depuis peu. Nous sommes les seuls clients du bar. Le propriétaire et son fils sont serviables, mais sans plus. Le pain est bon et le café savoureux.

 

En repartant, nous marchons sous un soleil tendre et l'apprécions à la puissance dix, ayant à la mémoire la misère des derniers jours. Cette première véritable journée de soleil et de chaleur est extraordinaire. Le ciel est sans nuage et les paysages verdoyants. Tout me touche, j'ai la larme à l'oeil facilement. Nous marchons enfin vêtus légèrement. En longeant une autoroute, nous jouons à faire klaxonner les camions et ça nous amuse bien.

 

Peu de temps après, une dame âgée marche à nos côtés et elle se rend à Arra, un kilomètre plus loin. C'est mon premier vrai contact avec quelqu'un du pays qui n'est pas un commerçant. Elle ne parle pas trop vite et j'ai une véritable conversation avec elle. Lorsqu'elle nous quitte, nous sommes au cœur de la ville et rejoignons une place publique inondée de soleil. Nous entrons dans un bar branché et, pendant que Louise est à la salle de bain, je négocie avec le tenancier pour pouvoir aller boire notre coupe de vin blanc sur la plaza. Il accepte de bon cœur et nous voilà sur un banc public, éblouis par la lumière intense du soleil, à trinquer et à manger. Le repas est toujours aussi simple mais combien délicieux. Salade, pain, fromage et charcuterie sont au menu.

 

Inévitablement la pause s'allonge car l’endroit est magnifique. Même si nous avons tout notre temps, il faut bien quitter. Je rapporte les coupes et enfile mon sac. 

 

Il n’est pas facile de se motiver à franchir les kilomètres restants. Nous avons le pas lourd et faisons le serment qu'à l'avenir, nous nous réserverons le plaisir du vin pour l'après-marche.

 

Arra est une ville plus importante que je ne le croyais car il y a beaucoup de circulation et aussi un système de transport en commun. Les flèches jaunes sont dissimulées sur les trottoirs, les édifices, les arbres et les poteaux. Elles sont quelques fois difficiles à repérer. Lorsque nous en loupons une, nous ne faisons pas cent pas qu'un automobiliste klaxonne et nous fait signe de rebrousser chemin.

 

Nous voilà maintenant à Pamplona sur les coups de quatorze heures, cette ville où, lors d'une fête annuelle en juillet, les taureaux courent dans les rues de la ville en quête de chair humaine à transpercer.

 

L'albergue Casa Paderborn  se trouve tout juste à l'entrée de la ville, le long de la rivière Arga, et est en retrait de la zone touristique. Nous la trouvons aisément car elle se situe sur le tracé du camino. La place est charmante et l’hospitalera allemande accueillante. Elle nous fait passer dans son bureau pour l'enregistrement et nous offre jus, thé et tisane.

 

L'auberge est déserte pour le moment et nous choisissons deux lits dans une chambre de quatre. Tout est propre, planchers, lits, salles de bains, douches. Il faudra aller à l'extérieur dans la cour pour laver le linge mais ce n'est pas un problème. Le seul hic, c'est qu'il n'y a pas de cuisine ni de salle à manger. Une chance, le centre-ville est tout proche et nous trouverons facilement boulangerie, épicerie, bars et tout le reste.  

 

Effectuer les tâches n'est pas désagréable du tout. L'eau chaude ne manque pas pour la douche et laver le linge à l'extérieur quand il fait beau est même une activité intéressante. Il y a dans la cour un joli jardin avec des bancs où nous flânons quelques instants.

 

Lorsque nous retournons à notre chambre avant de quitter pour la ville, deux personnes ont pris possession des deux lits inoccupés. Ils s'appellent Jeff et Dolly et sont australiens. Tous deux sont âgés dans la cinquantaine. Ils sont très sympathiques et la cohabitation sera agréable.

 

Pamplona compte près de deux cent mille habitants et y flâner est tout simplement divin. Cafés, terrasses, restos et commerces divers abondent et les rues sont animées. Nous arrêtons pour prendre un coup et nous brancher sur Internet dans le premier bar à se présenter sur notre chemin. L'intérieur regorge d'histoire sportive. Les murs sont tapissés de photos et de chandails de sport. Plusieurs trophées et ballons garnissent une multitude de tablettes et vitrines. Ce n'est probablement pas par hasard qu'il y a de l'autre côté de la rue le stade qui abrite le club de soccer d'Osasuna de la ligue espagnole. Ça n'impressionne que moi.

 

Tout au long de notre promenade dans les vieilles rues de la ville, nous nous arrêtons ici et là pour acheter des provisions pour le souper et pour la journée de demain. Le boucher est particulièrement gentil et nous le baptisons amicalement le boucher de Pamplona. La ville est très belle et les rues pittoresques se multiplient. Notre insouciance de touristes, ou notre légèreté d'esprit du moment, nous fait perdre le nord et les pas inutiles s’accumulent. Nous tournons en rond et marchons près de quatre kilomètres chaussés de sandales ! Je commence à ressentir de la douleur au genou droit, celui qui n'avait pas encore fait des siennes. Chaque pas que je fais est difficile et simplement descendre une chaîne de trottoir demande un effort. Je ne sais pas comment je tiendrai le coup car j'ai l'impression que mon état se dégrade. D'une rue à l'autre, nous ne retenons pas le chemin du retour. Nous rencontrons finalement au hasard des rues nos colocs de l’auberge, Jeff et Dolly. Ils ont une carte de la ville et nous remettent rapidement sur le bon chemin.

 

Nous sommes souvent confrontés à ce terrible dilemme d'avoir à se reposer mais de vouloir tout voir. Quel dommage ce serait d'être dans un endroit si extraordinaire sans le visiter. 

 

Pour le souper, nous squattons un banc de parc à quelques mètres de l'auberge, face à la rivière Arga, où nous dévorons les viandes du boucher de Pamplona dans des morceaux de pain baguette. Ajoutez à cela une petite pâtisserie et c'est un régal pour presque rien. La température est confortable et nous nous sentons libres comme l'air.

 

L'auberge est à deux pas et j'y retourne péniblement. L'heure du repos a sonné et j'ai peine à imaginer que la nuit suffira à me remettre sur pied. Je dois y croire et ne plus faire aucun effort jusqu'au petit matin.

 

 

 

 

Jour 4 / 25 km

Samedi 10 avril 2010

Pamplona / Puente la Reina 

(via Cizur Minor, Guendulá, Zariquiegui, Uterga, Muruzábal, Obanos)

Temps de marche : 6 heures 45 minutes

Distance vers Santiago : 699 km

 

"L'homme marche devant lui comme l'eau coule." (Georges Braque)

 

Bien que je me sois réveillé à chaque heure, la nuit a été bénéfique. Le premier pied mis hors du lit me dit que ça va mieux et que la fin de journée d'hier était juste un mauvais épisode. A ce moment-ci, je n’en reviens pas de parvenir à marcher autant à tous les jours. Avant d'entreprendre ce périple, sans relever de l’exploit, marcher vingt kilomètres représentait une performance en soi. Je le fais depuis trois jours et je suis très fier de moi.

 

La majorité des occupants de l'auberge ont opté pour le déjeuner offert sur place mais nous préférons grignoter quelques trucs dans la chambre avant de quitter. Nous prenons la route vers sept heures quinze et marchons près de quarante minutes dans les rues de Pamplona avant d'en sortir finalement. Il ne fait que cinq degrés celsius mais le temps est superbe. 

 

Au cinquième kilomètre, à Cizur Menor, nous nous arrêtons dans un café pour le petit-déjeuner. Il est situé dans un centre commercial et nous avons de la difficulté à trouver la porte car la devanture est toute vitrée. La place est moderne et le serveur très gentil. Aujourd'hui, croissant plutôt que baguette. Un régal !

 

La campagne espagnole est extraordinaire et les paysages sont variés.  Nous grimpons encore les Pyrénées mais cette fois plus en douceur. Dans cette région, chaque sommet a sa série d'éoliennes. Cela a un certain cachet et par ici, on les compare aux moulins à vent de Don Quichotte. Dans la montée, nous nous arrêtons près d'un aménagement avec croix et fleurs en mémoire d'un pèlerin décédé dernièrement à cet endroit. Nous y rencontrons une jeune canadienne anglaise et sa mère âgée. Nous atteignons Alto de Perdon, le dernier sommet sur lequel nous marcherons dans cette chaîne de montagnes. S'y trouve une série de sculptures métalliques représentant des pèlerins qui marchent. Sur place, un camion-cantine offre tout le ravitaillement nécessaire aux marcheurs. Nous arrêtons pour la collation et les photos. 

 

De là s'amorce une longue descente qui n'a rien de reposant. Mes bâtons de marche permettent de diminuer la pression sur mes genoux mais ça ne suffit pas. La pente est parfois abrupte et j'ai l'impression qu'elle s'étend sur des kilomètres. J'ai peine à m'arrêter quelques secondes pour prendre une photo car une douleur parfois intense me tiraille quand je me remets à marcher. Après quelques minutes, ça se replace et je remarche normalement. Puente la Reina est encore à neuf kilomètres et nous sommes tentés de nous arrêter plus tôt. Mon orgueil l'emporte et je préfère que nous continuions. C’est dur sur le moral de se rendre compte que tous les efforts d’entraînement semblent n’avoir mené à rien. Le cardio est là certes, mais pour le reste, c'est très difficile. Je me fais doubler sans cesse, parfois par des gens qui dévalent la pente en courant. Je me répète sans cesse que ce n’est pas une course. Ce qui me dérange aussi, c’est que je brise le rythme de Louise, malgré tous ses encouragements.

 

Les villages se succèdent et la douleur perd en intensité. Quel plaisir d'apercevoir notre auberge au hasard d'un virage alors que nous croyions avoir encore un ou deux kilomètres à faire ! C’est bon pour le moral !

 

L’auberge Jakue occupe le sous-sol d’un hôtel relativement luxueux. L'enregistrement se fait dans un kiosque à l'extérieur et c'est une jeune femme indifférente qui nous reçoit. Nous entrons par une porte de côté et suivons un long corridor qui nous mène d'abord à la salle de lavage, puis au séjour, à la cuisine, aux douches et finalement aux chambres. Ces dernières étant en retrait du reste des installations, une paix relative y règne. Nous sommes les premiers arrivants de la journée et nous ne serons pas plus de dix au total. C'est probablement dû au fait que l'auberge municipale dans le village est à trois euros meilleur marché et que notre auberge est décrite dans les guides comme étant sans fenêtre. Il n'y en  a qu'une dans la salle de bain et une autre dans le dortoir. Ce dernier est divisé en chambres de quatre mais l’intimité est limitée du fait que les divisions sont des rideaux en rotin, ce qui permet de voir et d’entendre les voisins. C'est quand même le grand confort et nous prenons chacun un lit du bas, anticipant que personne ne se joindra à nous. Tout est propre, lits, douches, salles de bain et aire de cuisine. Le lavage se fait à l’intérieur et des cordes sont disposées à l’extérieur. Il y a un signal wi-fi dans la cuisine et cela me plaît beaucoup. Il y un petit salon avec sofas et télé ainsi qu'une terrasse à l’extérieur.

 

Notre routine des tâches ne change pas et tout s'exécute à merveille. Le lavage terminé, nous nous installons au soleil et savourons ce qui se trouve dans nos provisions : baguette et fromage à la crème, lentilles, fromage du pays en brique et concombres. La gâterie du jour : un Coke diète bien froid provenant de la distributrice de l'auberge. Aussi surprenant que cela puisse paraître, chaque bouchée est un délice. Pas surprenant qu’on ait perdu autant de poids lorsqu’un tel repas nous sustente ! Durant le festin, Jeff et Dolly, avec qui nous logions la veille à Pamplona, nous aperçoivent du chemin et s’arrêtent un instant. Nous discutons un brin et l’interaction est fort plaisante bien qu’entièrement en anglais. Malheureusement, Puente la Reina n’est pas leur destination du jour et ils repartent sous le soleil chaud.

 

Nous allons nous promener en ville, à pied bien entendu, pour, entre autres choses, faire les courses en espérant qu'une épicerie soit ouverte. Chemin faisant, nous voyons plusieurs nids de cigognes, juchés bien haut, et entendons quelques fois leurs étranges claquements de bec. Nous trouvons tout ce dont nous avons besoin et même plus. Saucisson, salade méditerranéenne, pommes et demi-litre de rouge. Nous dénichons même dans une boutique des embouts pour nos bâtons de marche. J'en ai perdu un hier et j'ai mis vingt-quatre heures à figurer dans ma tête comment j'allais bien pouvoir formuler ma demande en espagnol. Je suis assez fier d'avoir réussi à me faire comprendre. 

 

La cuisine est très grande et nous la partageons avec un homme âgé. Il s’appelle Gérard, a soixante-dix-sept ans et est un ancien pilote de l’armée française. Il voyage seul et a beaucoup de choses à raconter, comme bien des français. Il est néanmoins intéressant et, ma foi, fort attachant. Il marche péniblement et ses pieds le font souffrir. Il ne sait pas encore s’il prendra le bus pour sauter quelques étapes et se ménager un peu. Nous cuisinons une omelette aux olives et au fromage et cuisons dur l'excédent des oeufs qu'il nous reste. Nous partageons notre rouge avec Gérard et mangeons à la même table.

 

Vingt heures arrive et nous sommes prêts à aller au lit. Juste avant, je fais un tour au salon car je sais qu'il y a un match de football important ce soir, entre Barcelone et le Real Madrid. Je ne suis pas seul à y avoir pensé car quelques personnes sont déjà rivées à l'écran, probablement des clients de l'hôtel. Je ne m'y éternise pas et retourne rapidement à la chambre. En fait, même au lit, je ne manquerai rien du match car un bar se trouve au-dessus de ma tête et plusieurs supporters suivent le match. Épuisé comme je suis, après le premier but, je dors déjà profondément.

 

 

 

 

Jour 5 / 23 km

Dimanche 11 avril 2010

Puente la Reina / Estella 

(via Mañeru, Cirauqui, Lorca, Villatuerta)

Temps de marche : 6 heures 45 minutes

Santiago : 676 km

 

«Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.» (Alfred de Musset)

 

Les cinq minutes avant de se lever demande un effort mental important. Le corps n'a pas encore tout à fait compris que sa réalité maintenant, c'est de marcher tous les jours. Aucune ampoule. Mais pour le reste, c'est autre chose. On dirait que chaque jour a son articulation-vedette. Un genou puis un pied pour moi, Louise une hanche. C'est difficile. Après quelques kilomètres, ça va généralement mieux.

 

Ce matin, nous quittons Puente la Reina par un pont médiéval surplombant une rivière endormie. Tout est paisible et la lumière du matin est extraordinaire. L’air est si frais qu’une seule bouffée ne suffit pas, il faut s'en gaver ! C’est le genre de moment qui ne s’oublie pas. Comme c'est dimanche et que tout est fermé, la pause-café est compromise. D'un village à l'autre, les portes closes se succèdent. Nous traversons le village de Mañeru et faute de café, nous faisons la pause près d'une fontaine d'eau. Afin de refaire une provision d'eau fraîche, je vide ma gourde d'un seul trait, spontanément, et surprise, la fontaine ne fonctionne pas. Bravo ! Je prends tous les jours un peu plus d'expérience.

 

En reprenant la route, le mal de genou de la veille me frappe à nouveau. Mais ça ne passe pas et c'est pénible, j'en boite ! Le paysage est grandiose mais je peine à me concentrer sur autre chose que le mal. Les vieux chinois ont bien raison de dire qu'il est difficile de voir les étoiles quand on a un caillou dans son soulier. Je prends mon mal en patience et je tente de garder le rythme. Je suis frustré.

 

Quelques kilomètres plus loin, nous entrons dans Cirauqui où tous les bars sont fermés aussi. Sous une arche de pierre se trouve une petite table avec un tampon d'encre et l'estampe du village afin d'auto-tamponner nos credencials ! Quelques kilomètres passés ce village remarquable, nous faisons la pause déjeuner avec nos provisions. Baguette, fromage, œufs à la coque et figues ont tôt fait de faire oublier le café con leche habituel. Louise me file le tube de crème analgésique et je me frictionne le genou. Pendant ce temps, notre ami français de la veille, Gérard, nous dépasse à coups de grandes salutations. Son rythme est impressionnant pour ses soixante-dix-sept ans. Nous ne le rattraperons pas de la journée.

 

Ou la pause est bénéfique ou la crème est magique, le miracle se produit. Je marche sans douleur. Je ne le crois pas et nous partons d'un pas allègre sans poser de questions. Mais la douleur ne fait que se déplacer car peu de temps s'écoule avant que le pied gauche ne se mette à m'irriter. Tellement que ça me ralentit. Je n'y comprends rien et ça me met hors de moi. Louise ne l'a pas facile non plus. Un mal de hanche la fait quelques fois grimacer. Elle aussi se sent frustrée d'être assaillie par un mal venu de nulle part.

 

Le village de Lorca nous accueille et sa petite place publique gorgée de soleil est l'endroit idéal pour une pause-pieds. A mi-chemin dans la journée, nous devons retirer chaussures et chaussettes pour tout faire respirer. Et un nouveau crémage de pieds s'impose. La fontaine d'eau fraîche est appréciée.

 

La journée est difficile, physiquement et moralement. Le corps va un peu mieux mais ce n'est pas le Klondike. Le rythme est définitivement moins rapide. Et le moral est touché. Malgré tout cela, nous tâchons d'apprécier tout ce qui s'offre à nous car la température est définitivement merveilleuse.

 

Les premiers kilomètres de la journée étaient durs à acheter et les derniers s'allongent à n'en plus finir. Nous arrivons enfin à Estella vers quatorze heures à pas de tortue et allons nous prendre deux lits à l'auberge municipale. Hier soir, nous avions l'auberge pratiquement à nous seuls et aujourd'hui, c'est l'affluence dans ce gîte de cent places. Mis à part l'hospitalero qui ne fait que son boulot, sans sourire, sans chaleur, la place est bien. Il y a déjà beaucoup de monde mais nous n'avons pas l'impression de nous marcher sur les pieds. Notre chambre compte plus de vingt lits, deux salles de bains et quatre douches. C'est propre et nous n'en demandons pas plus. La cuisine est vaste, fonctionnelle et rustique, le coin lavage à l’extérieur est grand et la terrasse à l’arrière est spacieuse. L’auberge est située sur le camino même, à deux pas d’un extraordinaire pont médiéval qui mène au village. En fait, Estella semble trop grand pour être village et trop petite pour être ville. Les bars et terrasses ne manquent pas et bien que tous les commerces et services soient en abondance, peu sont ouverts aujourd'hui.

 

Nous arpentons la municipalité et sommes surpris par son ampleur et la vie qui y fourmille. Sur une terrasse mi-ombre mi-soleil, nous faisons la connaissance d'un couple anglais dans la cinquantaine avancée et prenons avec eux un verre de vin blanc. Ils sont gentils et rapidement nous apprenons que la dame souffre d’un pied. L’homme semble aimer en mettre plein la vue et nous dit qu’il n’y a pas cent matins dans leur vie de couple où il n’a pas apporté le thé au lit à son épouse. Bien que ça me fasse sourire sans m'impressionner, je me demande bien comment il a pu glisser cette information dans la conversation. Je profite du fait que le type soit anglais pour lui parler de football car j'en suis passionné. Anticipant qu'il est un amateur, je lui demande quel club il supporte. D'un air pince-sans-rire qui cadre bien avec le personnage, il me dit que si l’on considère qu’il suit le foot depuis mille neuf cents quarante-neuf et qu’il assiste à presque tous les matchs de son club à Rotherham, oui il est amateur. Bien qu’amical, je ne marcherais pas avec cet homme. Je lui fais néanmoins la promesse d'ivrogne de ne plus prendre pour d'autres clubs que le sien à l'avenir.

 

Bien que l'heure soit à l'apéro, il nous faut notre premier café con leche de la journée et c'est sur une terrasse ensoleillée que nous le prenons, après avoir quitté nos amis anglais. Il fait vingt-six degrés et c'est vraiment agréable.

 

Peu après, nous sillonnons la cité de long en large à la recherche d'un commerce ouvert pour faire nos courses du souper mais tout est fermé. Alors que nous n'y croyons plus, nous tombons par hasard sur un bijou de boutique, un tout-en-un, resto, pâtisserie et boulangerie. Nous y faisons une provision de pain pour la soirée et le lendemain matin.

 

En retournant vers l'auberge, impossible de ne pas s'arrêter près de la rivière pour prendre encore du soleil. Nous perdons notre temps à observer le jeu des canards, des oies, des chats et des chiens. Le temps semble s'arrêter. De retour au gîte, fromage, charcuterie, œufs durs, concombre, tout cela dans une baguette de pain et nous avons une fois de plus un délice !

 

Après ce festin, nous nous retrouvons à l'arrière du gîte pour reprendre notre linge qui a séché et, aussi, pour prendre du soleil à nouveau. Nous y discutons avec un jeune couple de français de Toulouse. Ils font le chemin à vélo. Nous jasons également avec un espagnol rencontré dans les jours précédents et qui parle étonnamment bien français. Il est fort sympathique et agréable à causer !

 

Il est vingt heures et pour la plupart, c'est l'heure de se mettre à table. Quant à nous, c'est le moment d'embarquer dans nos sacs de couchage, même en sachant que le va-et-vient de vingt-deux heures nous réveillera. Et comme prévu, il nous réveille. Les quelques mots espagnols que je connais maintenant suffisent à remettre à leur place deux espagnols qui parlent fort à deux pas de mon lit comme si de rien n'était. Pour me faire comprendre, il ne me faut qu’une simple phrase sujet-verbe-complément puis je remets mon bandeau couvre-yeux. Pour la crédibilité, on repassera mais j’atteint quand même mon but et retrouve un peu de tranquillité. Je suis relativement fier de moi mais un peu excité pour me rendormir. Ce qui compte à ce moment-ci, c'est de me reposer et surtout de ne plus être sur mes deux jambes. Il faut être en forme demain car vingt-deux kilomètres sont au menu, café con leche inclus cette fois.

 

 

 

 

Jour 6 / 22 km

Lundi 12 avril 2010

Estella / Los Arcos 

(via Ayegui, Irache, Azqueta, Villamayor de Monjardin)

Temps de marche : 5 heures 35 minutes

Distance vers Santiago : 654 km

 

"La volonté est à notre âme ce qu'est le coeur à notre corps." (Joseph Joubert)

 

Dès sept heures dix, c'est à la noirceur que nous quittons le refuge. La journée est froide et nuageuse mais heureusement sans pluie. Les conditions de marche s'améliorent rapidement avec une bonne brise, quelques nuages, un soleil timide et un mercure qui flirte avec les quinze degrés. Tout cela nous donne des ailes ! Mon pied ne me fait pas mal et j'ai bien l'impression qu'il ne m'importunera pas ce matin. La hanche de Louise va mieux aussi.

 

Après quelques kilomètres, nous sommes stoppés par une attraction hors du commun, la célèbre fontaine de vin rouge d'Irache. Malheureusement, ou heureusement, il est trop tôt et la fontaine n'entre en fonction qu'à huit heures, dans quinze minutes. Nous attendons vingt minutes mais en vain. J'étais prêt à vider une de mes gourdes d'eau pour la remplir de vin. C'est peut-être mieux ainsi car j'aurais probablement eu une dure journée à carburer au vin rouge si tôt le matin. 

 

Avant dix heures, pas moyen de trouver un bar ouvert. Nous voilà privés de café con leche pour un deuxième matin de suite. Nous faisons malgré tout la pause, avec œufs à la coque, figues, baguette et fromage à la crème. C'est agréable même sans chaleur et sans mousse.

 

Les kilomètres nous semblent plus faciles aujourd'hui et c'est sans aucun doute dû à la température. Les percées de ciel bleu sont de plus en plus fréquentes et le soleil s'installe définitivement en milieu d'avant-midi.

 

Dès dix heures, plus question de café car nous entrons dans une zone de douze kilomètres sans village, que des vignes et des champs de pâturage à perte de vue. Le sentier est long et nous le voyons souvent s'étendre devant nous sur des kilomètres, parfois en ligne droite, parfois en méandres. C'est la marche qui ressemble le plus à ce que nous visualisions du chemin de Compostelle avant d'entreprendre ce voyage. Je me sens tout petit dans autant de grandeur et le dépaysement est total. C'est sensationnel ! Chaque journée apporte sa nouveauté et je ne m’en lasse pas.

 

Nous entrons dans Los Arcos à midi quarante-cinq et avons peine à croire que vingt-deux kilomètres sont passés sous nos bottines tellement il est tôt. Le rythme était bon mais il était temps que nous arrivions car mon pied commençait à me ralentir. L'albergue associative La Fuente, Casa de Austria est à l'entrée du village et nous la trouvons facilement. C'est franchement bien comme gîte. A peine le seuil franchi que nous sentons déjà que le marcheur y est respecté et apprécié. Nos hôtes sont autrichiens et fort sympathiques. Tout est si paisible. Une douce musique de piano flotte dans l'air. Nous suivons la costaude dame qui nous fait visiter la maison. D'abord elle nous amène vers les salles de bains et les douches. Tout est blanc immaculé et d'une propreté exemplaire. Un escalier monte à la cuisine. C'est rustique et charmant à souhait. Nous redescendons à l'étage puis traversons la salle de séjour où une dame âgée s'affaire à nettoyer un jeu d'échec pièce par pièce. Il y a une bibliothèque, un foyer et une table de massage. La chambre de dix lits où nous coucherons est fraîchement rénovée et les murs sont d'un vert lime pâle un peu surprenant. Mais tout est tellement propre et confortable que ça n'a aucune importance. Nous sommes les premiers arrivants. J’aime bien la façon dont cette maison est découpée avec ses pièces dispersées ici et là et ses aires de repos bien pensées. Rien de standard. C’est chaleureux et invitant.

 

Nous entamons notre routine d'installation que nous nous sommes établie avec les jours qui passent. Nous commençons par nous étirer les muscles des jambes et du dos. Puis nous retirons les souliers pour enfiler les sandales. Quel moment extraordinaire ! Pendant que Louise part à la douche, je sors tous nos effets des sacs à dos, installe les plastiques sur les lits, les sacs de couchage puis les taies d'oreillers. Je m'étends ensuite en attendant Louise. Puis c'est mon tour à la douche. L'eau chaude coule à flots et je passe de longues minutes sans bouger sous le jet d'eau. Pendant ce temps, Louise commence le lavage. La salle de lavage est à l’extérieur et couverte. Deux nouveautés que nous voyons pour la première fois dans une auberge, de l'eau chaude pour laver et une essoreuse mécanique. C'est vraiment génial !

 

Je rejoins Louise pour terminer la corvée puis nous flânons à table pour grignoter un peu. Quelques marcheurs se sont ajoutés mais la place reste très paisible. Tout le monde parle tout bas, alors qu'ailleurs dans les refuges, ça parle très fort, autant en cuisine qu'en dortoir. L'hospitalera nous offre café et biscuits. C'est presque touchant !

 

Nous partons à la découverte du village malgré mes capacités limitées. J'ai beaucoup de difficulté à marcher et mon pied est douloureux. Je me le suis frictionné et Louise me l'a massé. J'ai pris un anti-inflammatoire en espérant que ça se calme un peu. Le village est désert et les commerces fermés pour le moment. Une église surprenante, considérant la petite taille du village, se trouve sur ce qui semble être la place centrale de l'endroit. Il n'y a pas grand chose à voir mais la marche est apaisante. Au retour vers le gîte, épicerie et boulangerie ouvrent leurs portes et nous faisons quelques courses pour le souper et pour notre randonnée de demain.

 

Avant de passer à table, nous prenons une bière dans le petit atrium à ciel ouvert qui se trouve à l'entrée de l'auberge. Sur le mur principal figurent des dizaines de graffitis et nous passons de longues minutes à tout lire. Au coin de la pièce, un panneau de bois indique la direction et la distance de quelques villes. Santiago, six cents cinquante-quatre kilomètres. Une autre bière !

 

Dernier effort de la journée, monter à la cuisine. Elle est vieillotte mais très fonctionnelle. On jurerait d'une cuisine des années quarante avec des chaudrons accrochés aux murs et plafond, des armoires basses, un vieux poêle au gaz, une cuvette immense et une fenêtre avec vue sur les murs de pierre de la ruelle. C'est d'un charme fou ! Nous y sommes très à l'aise et nous concoctons un bon spaghetti, le tout couronné d'un bon cookie-pâtisserie de la panaderia du coin. Pas un repas de restaurant ne vaut le plaisir que nous avons en ce moment.

 

L'endroit est si tranquille que se mettre au lit à dix-neuf heures trente ne pose pas de problème. Nous n'avons qu'un seul voisin de dortoir, un cycliste allemand, et il dort déjà. J'écris ceci et Louise dort elle aussi.

 

Nous nous félicitons de ne pas être allés au refuge municipal à quatre euros car beaucoup de marcheurs ont le réflexe d'aller au moins cher. Ces gîtes de près de cent places se remplissent généralement très rapidement. Quelques euros de plus, comme aujourd'hui, permettent d'être plus à l'aise et de mieux dormir. Nous n'en sommes qu'au jour six et savons déjà clairement ce que nous voulons mais surtout, ce que nous ne voulons plus.

 

Belle et bonne journée sur le camino !

 

 

 

 

Jour 7 / 20 km

Mardi 13 avril 2010

Los Arcos / Viana 

(via Sansol, Torres del Rio, Abejera de Ganuza)

Temps de marche : 5 heures 15 minutes

Distance vers Santiago : 634 km

 

"On voyage autour du monde à la recherche de quelque chose et on rentre chez soi pour le trouver." (G. Moore)

 

L'auberge est agréable dans ses moindres détails. Ce matin, la salle à manger est prête pour le petit déjeuner et sur les tables se trouvent beurre, confitures, tartinade de chocolat et tranches de pain brun intégral. Une autre table sert au café. S'ajoutent à cela musique douce et chandeliers médiévaux et tout est parfait. Bien que ça parle surtout allemand, on se fait beaucoup de signes, on se comprend et on se sourit. Nous ne nous sommes jamais encore retrouvés dans un endroit où le respect règne autant. Tous parlent doucement ou chuchotent alors qu'en général, les espagnols, et quelques autres nationalités, parlent fort, et beaucoup, à toute heure.

 

Contrairement aux jours précédents, nous quittons l'auberge le ventre plein. Le lever de soleil est splendide et la température un peu fraîche, mais confortable. Ce matin, je boite encore un peu en me levant et ça m'inquiète. Mais dès que je pose le pied dans la rue, ça va relativement bien. Tellement qu'à un moment, je ne sens plus de mal. Je compare ça à un caillou dans le soulier. Pas de mal, juste un petit tiraillement à chaque pas.

 

La marche va bon train et nous atteignons le village de Sansol sur les coups de neuf heures. Un bar en retrait du camino est ouvert et nous prenons enfin un café con leche. Le serveur est d'une gentillesse renversante et il nous montre des photos de son village sous la neige en janvier dernier, ce qui est très rare. Lorsqu'il apprend que nous sommes canadiens, il nous raconte avoir déjà été à Toronto. Nous quittons cet endroit le sourire aux lèvres et nous ne faisons pas cent pas que nous rebroussons chemin pour prendre une photo de ce gentil tenancier. Nous décidons dès ce moment que toutes les personnes sympathiques que nous rencontrerons sur le chemin auront leur place dans notre album photos. Cet homme, sans être la première bonne personne rencontrée sur notre chemin, est le premier de notre collection.

 

Le parcours est sans difficulté et les kilomètres défilent rapidement, la température fraîche aidant. Il doit faire dans les treize degrés. La pause déjeuner se fait sur un banc de parc perdu au milieu de nulle part, en pleine campagne, sur le bord d'une route. Le décor est époustouflant. Quelques marcheurs que nous reconnaissons s'arrêtent et font la pause avec nous. Un espagnol parmi eux nous est très sympathique et s'est souvent informé de mon état de santé, m'ayant vu boiter quelques fois. Et il est blagueur en plus. 

 

Après plusieurs jours de marche, le chemin nous présente une autre de ses cartes cachées, les liens entre marcheurs. Au fil des jours, nous revoyons régulièrement les mêmes personnes, sur la route, dans les bars et dans les auberges. Au début, ce ne sont que salutations et sourires mais rapidement, la conversation devient inévitable. Avec des francophones, l'interaction est automatique. Sinon, c'est l'anglais, et en dernier recours, les signes, les sourires et les hochements de tête. Je suis très surpris de rencontrer quelques fois des gens qui ne parlent ni le français, ni l'espagnol, ni l'anglais et qui trouve néanmoins le moyen de se faire comprendre.

 

Aujourd'hui, nous avons revu Gérard, rencontré plus tôt à Puente la Reina. Il a mal aux pieds et ne sait pas s'il terminera le chemin. Nous revoyons aussi les australiens Jeff et Dolly de Pamplona, l'espagnol qui mange les amandes dans les arbres, le chinois toujours souriant avec son sac à poignée et quelques hommes âgés rencontrés plus tôt.

 

Tout juste avant d'arriver à destination, une publicité accrochée sur une vieille clôture annonce un gîte privé à bon prix et nous nous y rendrons directement. Notre choix d'hébergement devait être aujourd'hui le refuge municipal mais nous passerons devant sans nous y arrêter. Nous arrivons à Viana vers midi trente, après vingt kilomètres de marche. La ville est extraordinaire et sa cathédrale remarquable. Chaque porte devant laquelle nous passons attire notre regard. Beaucoup de fer et de bois massif. Le charmant gîte est situé à l’extrémité ouest du village sur la rue de la Rueda, un peu en retrait du Camino. Il est très facile à trouver et de là, quelques pas suffisent à nous replacer sur le Camino qui passe au coeur de la cité. Nous cognons à la porte et c'est d'une fenêtre deux étages plus haut qu'un homme âgé nous répond. Il nous demande de patienter car son fils, l'hospitalero, viendra nous ouvrir dans un instant. Ce dernier est discret et fort aimable. Il nous amène à l'étage et nous fait visiter les lieux. La chambre à vingt-quatre euros vaut son pesant d'or. Elle a une fenêtre, un volet métallique bien opaque, un petit balcon, un sofa et deux lits jumeaux. Les murs sont couleur rose bonbon mais dans les circonstances, ça donne un cachet particulier à la pièce. La cuisine est moderne, ensoleillée et fonctionnelle. Quelques bouteilles de vin dans le frigo et d'autres sur une étagère sont à vendre à bas prix. Nous en prenons une, cela va de soi. La salle de bain est vaste et reluit de propreté.

 

Trois français de Toulouse, deux hommes et une femme dans la cinquantaine avancée, arrivent à l'auberge et nous socialisons rapidement avec eux. Nous discutons de tout et de rien à la cuisine pendant près de deux heures. À l'image des français que nous rencontrons, ils sont eux aussi loquaces, colorés et cultivés. 

 

Vers dix-sept heures, nous partons découvrir le village et voir aussi aux provisions du souper et à celles du lendemain. Nous nous assoyons quelques instants devant l'église au soleil, histoire de faire le plein d'images et d'odeurs. Gérard passe à ce moment sous notre nez. Nous jasons un brin et il nous offre une bière pression. Les courses attendront. Il nous amène dans un bar où il s'était offert le midi même, selon son expression, un gros steak. A peine sommes-nous entrés que les trois toulousois débarquent. C'est un heureux hasard, considérant le nombre de bars dans la petite ville. Les discussions vont bon train et la connexion entre nous est bonne. Nous n'avons vraiment pas l'impression de nous connaître depuis quelques heures seulement. Pour ajouter au plaisir du moment, la bière pression est savoureuse, comme partout en Espagne.

 

Après une pause de près d'une heure, nous faisons finalement nos emplettes sur le chemin du retour au gîte. Nous mangeons en toute tranquillité et avons l'impression d'être seuls dans la maison. Le souper de saucisses, pâtes et asperges est succulent, tout autant que la bouteille de rosé. Les toulousois arrivent à la cuisine et réalisent que nous avons déjà soupé et que nous nous apprêtons à aller au lit. Ils se paient évidemment notre tête car ils sont sur le point de quitter pour aller manger.

 

La nuit sera bonne dans cette forteresse de silence et de noirceur. Mon pied va beaucoup mieux. Louise, elle, est en parfaite forme, sa hanche ne l'importune plus. Franchement, cette journée était merveilleuse !

 

 

 

 

Jour 8 / 22 km

Mercredi 14 avril 2010

Viana / Navarrete 

(via Logroño)

Temps de marche : 6 heures 15 minutes

Distance vers Santiago : 612 km

 

« Le voyage apprend la tolérance. » (Benjamin Disraeli)

 

La fenêtre de la chambre a un volet et il y fait aussi noir que dans un garde-robe. Nous dormons sans réveille-matin mais rien n'y  fait, les yeux ouvrent d'eux-mêmes vers six heures quinze, comme à tous les matins. La chambre est si confortable que tout cela a des allures de vacances de luxe plutôt que du chemin de Compostelle. Réglés comme une horloge suisse, nous quittons la casa peu après sept heures après avoir pris le petit-déjeuner à la cuisine. Mon pied est douloureux mais il faut partir.

 

Nos sentiments sont partagés quand nous quittons un endroit que nous aimons bien. Il faut l'effacer de notre mémoire à court terme et apprécier la chance que nous avons eu de nous y retrouver. La prochaine place où nous logerons sera différente et il faudra s'y adapter sans repenser aux jours précédents. Le but n'est pas de trouver meilleur mais d'être bien.

 

Sous un couvert de nuages, nous marchons vers Logroño qui se trouve à onze kilomètres. En atteignant les abords de cette ville de plus de cent mille habitants, une pluie fine se met à tomber. Elle ne s'intensifie pas mais tombe constamment. Deux choix s'offrent à nous concernant cette pluie : s'en plaindre pour nos petites personnes ou s'en réjouir pour les millions de plants de vigne que nous rencontrons. Nous choisissons la deuxième option.

 

Nous entrons dans Logroño et pénétrons dans une cathédrale. Elle est grandiose et tapissée d'or. L'ambiance y est très pieuse et quelques personnes sont assises ici et là. Sans être pratiquant, un tel environnement me pousse au recueillement. Nous nous assoyons et je pense à mes maux. Avant de sortir, Louise met de l'eau bénite sur mon pied. Coïncidence ou miracle, ça va beaucoup mieux en repartant. Quelques centaines de pas plus loin, nous entrons dans un bar à la devanture bien modeste, coincé entre deux édifices, qui porte le nom de El Forum. Nous poussons la solide porte de bois et découvrons un bijou de blues bar. Nous sommes sans mot et avons peine à croire ce que nous voyons et entendons. 

 

Notre coup de coeur est instantané en entendant la voix de Billy Holiday, une chanteuse des années cinquante à la voix remarquable. La pièce est faite sur le long et ne fait pas plus de cinq mètres de largeur. Les murs sont en pierre et plusieurs photos noir et blanc de bluesmen y sont accrochées. Nous avançons entre deux rangées de petites tables qui mènent vers le comptoir du bar au fond à droite. Jamais nous n'aurions pu imaginer un tel endroit, surtout en Espagne. Nous déposons nos sacs et imperméables et prenons une table. Les lumières sont tamisées. Le café est aussi savoureux que la place est ravissante. Deux cyclistes français sont à la table voisine et nous avons un contact cordial avec eux. Lorsqu'ils quittent, nous devenons maîtres de la place et savourons le peu de temps qu'il nous reste avant de quitter.

 

A contre-coeur, nous reprenons la route mais durant des kilomètres, nous ne parlons que de ce petit bar. Nous sommes subjugués.

 

La traversée de Logroño est longue et la circulation relativement dense à cette heure matinale. Une  vieille dame marche avec nous le temps de quelques coins de rue et elle nous donne l'impression de croire que sans elle, nous serions perdus. Elle est très aimable et refuse que nous la prenions en photo même si nous ne nous reverrons plus jamais. J'en prends une quand même, de dos !

 

Nous traversons une multitude de vignobles et les pieds de vigne ne se comptent pas par milliers mais bien par millions. Les collines en sont recouvertes pratiquement à l'infini. L'absence de feuillage, jumelé au temps maussade, rend par contre le paysage un peu terne. Fait plutôt rare, il y a un lac sur notre chemin, probablement le premier que nous voyons. Une série de cannes à pêches sont installées sur des supports alors que leurs propriétaires discutent plus loin en fumant une cigarette.

 

A l'approche de Navarrete, nous cheminons le long d'une autoroute que nous surplombons car le sentier est une dizaine de mètres plus haut. Sur près d'un kilomètre, la clôture de broche qui nous sépare de la voie rapide est tapissée de croix fabriquées par les marcheurs qui sont passés par ici. Tous les matériaux sont bons : bois, plastique, cordes, chambres à air de vélos, etc. Nous faisons la nôtre avec des bouts de bois et une fleur au centre puis, un peu à la blague mais avec tout le sérieux du monde, renouvelons nos vœux de mariage.

 

À notre grande surprise, nous avons marché seuls toute la journée. Pas une fois nous n'avons vu de marcheurs derrière ou devant nous. Vers treize heures trente, nous arrivons à la porte de l'auberge municipale. Les hospitaleras qui nous accueillent, la mère et la fille, sont très gentilles. La maison compte trois étages et nous nous dirigeons en haut complètement, car la cuisine est sur le deuxième plancher et nous désirons un peu de tranquillité. L'endroit nous convient parfaitement et nous avons le choix des lits, encore une fois.

 

Comme à chaque arrivée, nous ne perdons pas un instant pour déballer notre attirail, sauter dans la douche, faire le lavage et s'étendre un instant, pour roupiller ou juste se détendre. Aujourd'hui, il faut rajouter un élément à la liste des corvées, le traitement des ampoules. Il m'en est apparu une sur le côté du pied droit et elle est toute petite. Il faut la percer sans tarder avec une aiguille et passer un fil à l'intérieur pour la drainer. Dieu merci ! je n'ai pas besoin de mordre dans un bout de bois car la partie piquée est dure et insensible. Le fil restera dans la plaie jusqu'à demain. 

 

Après avoir mangé une croûte à la cuisine, nous allons flâner en ville. Ce n'est pas très grand mais très pittoresque. La plus jeune des hospitaleras quitte l'auberge en même temps que nous et nous en profitons pour lui demander quelques renseignements sur les commerces du village et sur ce qu'il y a à voir. Elle nous accompagne et marche avec nous une bonne dizaine de minutes. C’est agréable de côtoyer les gens du pays et d’avoir un contact aussi près avec eux, ce qui n'arrive pas aussi souvent que je le souhaiterais.

 

Bien que le soleil soit enfin de la partie, ça reste frais. Nous trouvons finalement une boucherie et une épicerie, puis un bar sans signal wifi. C'est bien beau la bière, mais un peu d'internet serait le bienvenu. Sur la recommandation de notre hospitalera, nous allons à la bibliothèque municipale où il y a des ordinateurs publics. C'est fermé pour le moment mais nous reviendrons ce soir. En retournant vers l'auberge, nous bifurquons vers l'église. En fait, elle a des allures de cathédrale car elle est gigantesque. Nous entrons et comme je l'anticipais, il y fait un froid de canard. Nous retrouvons Francoise et Paul, nos toulousois rencontrés hier à Viana. Ce dernier insiste pour nous offrir un verre du pays dont j'oublie le nom. Nos horaires ne coïncident pas et nous devrons remettre ça à notre prochaine rencontre.

 

Au retour à l'auberge, c'est l'heure du souper et la cuisine est achalandée bien qu'il soit relativement tôt. Sans jouer du coude mais en gardant un oeil sur nos chaudrons, nous finissons par nous préparer un copieux repas. Je remarque que de l'eau s'écoule du plafond et je pars en aviser l'hospitalera qui accourt à grands pas. Elle n'est pas hystérique mais il n'en manque pas gros. Avec un air de découragement, elle pousse un grand soupir puis déplace rapidement une grosse poubelle pour contenir la fuite. Elle repart à pleine vitesse vers l'étage supérieur où se trouvent les douches. Elle règle rapidement le problème.

 

La bibliothèque rouvre ses portes à dix-neuf heures trente et nous nous y rendons pour nous mettre à jour sur Internet. C'est un endroit vraiment plaisant et drôlement bien décoré, à la manière d'une galerie d'art. Un groupe de jeunes ainsi que des dames en réunion autour d'une table s'y trouvent. Pour un moment, j'ai l'impression de faire partie de la communauté. 

 

Lorsque nous nous mettons au lit, une surprise nous attend. Bien que les lumières soient éteintes et que plusieurs personnes dorment déjà, nos voisins de lit, des allemands, mènent un train d'enfer et agissent comme s'ils étaient seuls. La femme active la manivelle de sa lampe de poche électrique pour la recharger, tel un moulinet de canne à pêche. J'essaie de m'expliquer ce genre de comportements et je ne comprends pas.  

 

L'insouciance et le manque de respect de plusieurs personnes commencent à m'irriter sérieusement. C'est définitivement un côté emmerdant des dortoirs. Faudra bien faire avec !

 

 

 

 

Jour 9 / 23 km

Jeudi 15 avril 2010

Navarrete / Azofra 

(via Ventosa, Nájera)

Temps de marche : 6 heures 40 minutes

Distance vers Santiago : 589 km

 

« Les petites choses n'ont l'air de rien mais elles donnent la paix. C'est comme les fleurs des champs. On les croit sans parfum, et toutes ensemble elles embaument.» (Georges Bernanos.)

 

Bien que je sois reposé, je ne dors pas bien du tout. Même si les lits et les oreillers sont adéquats, je me réveille toujours vers une heure du matin, puis à toutes les heures. Mon sac de couchage est étroit aux pieds et limite le mouvement de mes jambes durant la nuit. Une heure avant le lever, le mal au pied et au genou reprend. La sortie du lit est pénible et j’ai peine à mettre du poids sur mon pied. Ça me décourage et mon moral est affecté. Je me frictionne avec une crème analgésique et prends quelques anti-inflammatoires. J’ai peur aux tendinites. J’ai peur de devoir arrêter de marcher. J’ai peur de m’handicaper.

 

Notre routine du matin se déroulerait normalement si ce n'était de mon foulard qui joue à cache-cache. Je ne le retrouve nulle part et puisqu'il faut quitter, je le laisse derrière.

 

Nous prenons la route à sept heures trente après avoir grignoté quelques trucs. Nous nous gardons le plaisir du déjeuner pour plus tard. Il tombe une pluie fine qui nous oblige à mettre nos imperméables. Elle ne durera pas. Le pas est bon malgré mon ampoule légèrement sensible.  Dans le temps de le dire, nous atteignons Ventosa sept kilomètres plus loin. Un bar est ouvert et la pause est bonne. Les connections Internet sont moins fréquentes dans les gîtes que nous fréquentons ces jours-ci et ce bar nous permet de nous mettre à jour. Quelques instants avant de repartir, pendant que Louise est à la salle de bain, je lis le courriel d'un bon copain et collègue. Il touche une corde sensible et je me mets à pleurer. Ce n'est pas la première fois du voyage que je suis sensible à ce point et cette fois-ci, je ne me contiens pas. J'ai par la suite la larme à l'oeil sur plusieurs kilomètres et comme Louise et moi ne marchons que très peu côte-à-côte aujourd'hui, le silence est bon.

 

Nuages et vents nous suivent toute l'avant-midi et nous échappons à la pluie. L'imperméable reste néanmoins tout près, au cas où. Ici aussi, il y a des vignes partout.

 

Vers midi trente, nous surprenons nos deux indésirables voisins de dortoir de la veille à entrer dans une auberge de la ville de Najera. Ceci nous insuffle une motivation supplémentaire à nous rendre au village suivant tel que nous l'avions initialement prévu. Le temps est maintenant passablement dégagé et nous faisons ici une pause dans un charmant parc aux abords d'une rivière, près de ce qui semble être le centre-ville. Najera est une belle petite ville qui ne manque pas de vie. Il y a beaucoup de circulation mais ce n’est pas désagréable.

 

Nous sortons de la ville et attaquons les derniers sept kilomètres avec entrain. Nous quittons à peine les murailles de roc naturelles de la ville qu'un imposant troupeau de moutons nous bloque le passage. S'il n'y a pas cinq cents têtes dans cet attroupement, il n'y en a pas une. C'est la deuxième fois que nous croisons un troupeau et chaque fois, je suis rudement impressionné. Je ne peux pas me sentir autant dépaysé qu'en ce moment. 

 

Les derniers kilomètres s'étendent à perte de vue et le clocher d'Azofra n'en finit plus de ne pas se pointer. A chaque tournant du chemin, j'ai espoir de le voir mais en vain, la route s'étire toujours loin devant. La fatigue commence à se faire sentir, genou et cheville étant de plus en plus douloureux. Comble de malheur, les indésirables de la veille nous suivent et se dirigent vers notre auberge.

 

A quatorze heures dix, sous un ciel gris, nous mettons enfin les pieds dans le tout petit village d'Azofra. L'auberge municipale et paroissiale Herbert Simon est toute proche et nous nous y rendons directement.  L'hospitalera est une jeune fille plutôt froide et j'ai de la difficulté avec ce genre d'attitude. Je dois me redire que je ne suis pas là pour me faire un ami mais pour obtenir un service dont j'ai besoin. La construction est relativement récente et ne comprend que des chambrettes de deux lits avec fenêtres et porte individuelle. C'est à notre goût tant que nous ne réalisons pas que nos voisins immédiats sont les allemands d'hier soir. N'y aurait-il pas une autre façon de nous enseigner la tolérance que celle-ci ? Je vais assurément dormir avec mes bouchons ce soir.

 

Nos tâches quotidiennes s'exécutent comme à l'habitude. Par contre, il pleut par intermittence et il faut toujours avoir un oeil sur le linge étendu à l'extérieur. L'espace douche est bien mais côté eau chaude, j'ai connu moins radin. C'est le festival de l'eau tiède. Et comme presque partout, il n'y a pas de savon pour les mains et encore moins de séchoir à mains. 

 

Avant d'entreprendre quoi que ce soit d'autre, il faut absolument s'occuper non pas d'une, mais de plusieurs de mes ampoules. J'en ai maintenant de façon symétrique sur le côté extérieur de chaque pied près du talon et sous chaque petit orteil. Elles m'ont quelque peu dérangé durant les premiers kilomètres de la journée mais sont devenues moins sensibles par la suite. Malgré le fil laissé au travers de l'ampoule originale, celle-ci s’est refermée et remplie à nouveau. Elle a même fait un bébé ampoule tout juste à côté. Il faut la percer à nouveau avec l'aiguille et repasser un nouveau fil à l'intérieur. Espérons que cette fois-ci sera la bonne. S'il y a un item de nos bagages dont nous ne voulions pas nous servir, c'était bien la trousse de premiers soins. Heureusement que nous l'avions. 

 

Après avoir cassé la croûte dans l'immense salle à manger, nous sortons faire nos courses pour le souper. Dommage qu'il fasse si mauvais car nous aurions pu nous prélasser dans la cour intérieure qui est d'un luxe inhabituel avec terrasse et piscine. Nous nous rendons dans le village qui semble abandonné. Il fait froid et j'ai de la difficulté à marcher. Il y a une toute petite épicerie où nous trouvons heureusement tout ce dont nous avons besoin. L'endroit n'est pas sale mais pas propre à mon goût. Le seul bar ouvert ne nous inspire pas confiance et nous retournons rapidement au refuge. Nous croisons au retour une bien drôle de dame âgée. Elle a un sac de provisions au bout de chaque bras et de gros écouteurs sur la tête. On ne peut que sourire à la regarder déambuler lentement dans la rue.

 

Après une courte sieste, nous préparons notre souper dans la spacieuse cuisine où rien ne manque. Je reconnais un jeune homme qui était dans la même chambre que nous hier soir et j'engage la conversation. Il s'appelle Christian et il est allemand. Il parle bien l'anglais et nous connectons rapidement. Il entend beaucoup à rire et me fait rire aussi. Nous partageons notre table et notre bouteille de vin avec lui. Nous le soupçonnons d'avoir un oeil sur une jeune asiatique et il ne nie rien. Je me promets bien de jouer les entremetteurs lorsque l'occasion se présentera.

 

Comme nous aurons près de deux semaines de vacances après notre marche sur le chemin de Compostelle et que nous avons tout notre temps, nous prenons la décision de raccourcir nos étapes quotidiennes pour ne plus dépasser les vingt kilomètres, quand ce sera possible, bien entendu. Je dois définitivement y aller doucement si je ne veux pas devoir atteindre Santiago en taxi. Pour demain, nous nous entendons sur un petit quinze kilomètres pour nous rendre à Santo Domingo de la Calzada.

 

 

 

 

Jour 10 / 15 km

vendredi 16 avril 2010

Azofra / Santo Domingo 

(via Cirueña)

Temps de marche : 4 heures 25 minutes

Distance vers Santiago : 574 km

 

"Le meilleur qu'on puisse ramener du voyage, c'est soi-même, sain et sauf." (proverbe persan)

 

Encore un matin gris mais sans pluie. La vieille dame aux écouteurs est dans cette auberge et j'ai peine à croire que c'est une pèlerine. Elle habite probablement ici. J'ai bien d'autres choses à me préoccuper ce matin. Mon pied est plus douloureux que jamais et chaque pas m'arrache une grimace. Les ampoules sont sensibles mais j'espère qu'après un certains temps, elles ne me dérangeront plus, comme ce fut le cas hier.   

 

Nous quittons le gîte dans la grisaille et le froid. Il se passe une heure avant que je ne me sente mieux. Louise en profite pour filer seule devant car elle a un bon rythme. Je sais que mon état l'inquiète et je n'aime pas ça. Je me répète que nous ne sommes pas pressés et me convainc que tout ira bien.

 

Nous traversons des champs plus verts que verts et le chemin s'étend parfois en ligne droite, à perte de vue, jusqu'à l'horizon. C'est beau et décourageant à la fois.

 

Christian l'allemand nous rattrape alors que nous faisons la pause à travers champs. Je poursuis le chemin seul avec lui et nous avons bien du plaisir. Sa compagnie crée une diversion dans mon esprit et je marche soudainement d'un meilleur pas. L’entendre rire me fait rire. Il aime raconter des blagues et semble apprécier mon humour. Nous échangeons sur un tas de sujets. Nous avons beaucoup d'intérêts communs malgré ses vingt ans de moins que moi. Nous faisons une brève pause dans un quartier résidentiel près de Cirueña. Nous sommes au centre d'un immense complexe d'habitation de luxe et c'est étrangement désert, voire abandonné. Je dois m'asseoir un instant pour calmer la douleur. Plus loin, nous nous arrêtons une autre fois car Christian doit pisser. Je voyais bien qu’il marchait moins à son aise et je me paie sa tête quand je comprends pourquoi. Lorsqu'il s'éloigne pour se commettre, il se rend si loin que je le perds de vue. Au retour, il me confesse qu'il n'aime pas sentir qu'on le regarde quand il pisse. Je me paie sa tête une fois de plus.

 

A l'approche de Santo Domingo, nous passons devant un tailleur de granit et Christian fouille dans le conteneur à déchets. Il en ressort un gros morceau qu'il lance violemment par terre. Il m'en remet un fragment et en met un dans ses poches. Quelques instants plus tard, la jeune asiatique d'hier soir nous rattrape et je sens bien que Christian veut la rejoindre sans nous froisser. J'insiste pour qu'il nous abandonne. Il me confie que lorsqu'elle a vu son souper de la veille, elle en a eu pitié et lui a promis de lui faire quelque chose de bon ce soir. Bien bon pour lui.

 

Vers onze heures quarante-cinq, nous entrons dans Santo Domingo. L'auberge Casa de la Cofradia del Santo est ouverte mais n'accueille les marcheurs qu'à partir de midi trente. Nous pouvons quand même laisser nos sacs à l'intérieur. Ce qui presse à ce moment-ci, c'est d'aller boire notre premier café de la journée. Il y a un charmant bar à la porte voisine. Café, sandwich, tapas, vin, connexion wifi. Encore un de ces moments agréables sur le chemin de Compostelle.

 

Puisqu'il reste du temps avant l'ouverture du gîte, nous allons vers la cathédrale dans laquelle vivent un coq et une poule. La tradition remonte au treizième siècle et a comme origine le miracle du pendu dépendu. Inusité et intéressant.

 

L'auberge est finalement accessible et est littéralement renversante. Les hospitaleros, dont un est canadien-anglais, nous accueillent chaleureusement. Leurs sourires me font le plus grand bien et je sens qu'ils comprennent que je me suis dépassé aujourd'hui et que j'ai besoin de repos. Ce n'est pas de la pitié dont j'ai besoin mais juste un peu d'empathie. Ils comprennent cela et je suis heureux de les rencontrer. Du coup, j'en oublie tous les accueils décevants des jours précédents. 

 

 

Nous revoyons plusieurs visages connus dont Christian l'allemand, les australiens Jeff et Dolly, le grand sec américain, l'espagnol blagueur, le chinois toujours souriant, les français retraités de Carcassonne André et Françoise, avec qui nous devons boire un coup et finalement, plus tard en soirée, Marita, la jeune australienne.

 

Apres l'émerveillement de l'arrivée, il faut se mettre aux tâches quotidiennes car la journée avance et nous avons beaucoup de choses à voir et à faire. Notre rituel ne change pas et dans l'ordre, je prépare les lits, m'étends quelques instants, prends une bonne douche extra chaude et aide Louise à terminer le lavage. En étendant quelques morceaux, mon ami l'espagnol arrive dans la cour. Nous avions quelques fois fraternisé sur la route mais sans plus. Chaque fois qu'il me voyait, il remarquait que j'avais de la difficulté à marcher et s'informait toujours de mon état. Ça me touchait énormément bien que la barrière de la langue me limitait à une conversation de base. Ici dans la cour, nous nous parlons dans un mélange d'espagnol et d'anglais et c'est plutôt amusant. Franchement, j'aime bien ce type. Un grand gaillard costaud avec une bonne tête sympathique. Il s'appelle David et habite Barcelone. Nous échangeons sur l'aventure du chemin et franchement, ça devient personnel. Il doute de pouvoir faire le camino sans utiliser quelques fois le bus. Il a parfois beaucoup de mal à marcher. Nous discutons bien une quinzaine de minutes avant de finalement échanger nos adresses courriels. J'ai bien l'impression que je ne le reverrai plus et ça me fait une étrange sensation.

 

Nous partons alors  à l'assaut de la ville pour la visiter un peu et faire les courses. Nous retournons vers la cathédrale pour cette fois-ci la visiter. L'entrée coûte quelques euros et c'est suffisant pour nous faire rebrousser chemin. Je ne sais pas si c'est la simplicité dans laquelle nous voyageons qui nous rend si chiche-pain mais nous hésitons toujours à mettre la main dans nos poches, si ce n'est pour payer une auberge, faire les emplettes ou boire un coup. Nous nous faufilons dans l'église par une porte dérobée et accédons à la zone populaire gratuite d'où nous pouvons observer le coq à bonne distance, ce qui nous satisfait, vu les circonstances.                

 

De retour à l'auberge, provisions à la main, nous montons à la salle à manger. Surprise, c'est la cohue, bien qu'il soit relativement tôt. Un groupe d'une dizaine de jeunes monopolise une partie de la salle à manger avec de grosses boîtes de provisions étalées sur les tables. Il y a franchement affluence et ça joue du coude pour s'accaparer les ronds de poêle. Nous nous cuisinons de petites pizzas sur pain baguette que je place au fourneau qui, par chance, n'est pas occupé. Il suffit que je m'absente quelques secondes pour qu'une femme embarque subrepticement son plat dans le fourneau alors que le nôtre y est déjà. De la fumée s'en échappe soudainement et en l'ouvrant, je m'aperçois que le plat de cette femme est en plastique. Je lui fais des gros yeux et elle sort immédiatement son plat. Heureusement, nos pizzas sont sauves. Prendre sa place dans une cuisine achalandée comme celle-ci relève de l’exploit. Plus il y a de toques et moins il y a de respect. Autre incident, celui-ci spectaculaire, explosion dans le four à micro-ondes. Un type y a mis un plat métallique. L’assiette de verre du four s'est littéralement désintégrée en un amas de granules. Par chance, la porte a tenu et les dégâts sont limités à l’intérieur de l’appareil.

 

André et Françoise ont tenu parole et sont là pour le fameux coup de rouge. Ils ont la bouteille. Ils se sont cuisiné des pâtes et une sauce spéciale dont André refuse de m'en dire la teneur. Il insiste pour que j'en mange sans me dire de quoi il s'agit. Je me méfie. J'accepte à condition qu'il prenne une de nos pizzas. Je dois avouer que ses pâtes sont très bonnes bien que les morceaux qui la composent soient d'une consistance et d'une texture particulières. Je ne veux pas savoir ce que c'est tant que je n'ai pas fini mon assiette. Quand mon plat reluit de propreté après l'avoir bien frottée de pain baguette, j'apprends qu'il s'agissait d'abats de bœuf, en particulier de panse. J'insiste pour qu'on remplisse sur le champ mon verre de rouge ! Je ne suis pas sûr que j'en aurais bouffé si j'avais su ce que c'était. Mais c'était délicieux. Comme beaucoup de français, ils ne se tarissent pas en histoires et nous avons bien du plaisir à les écouter. La meilleure anecdote est celle où ils racontent leurs changements de prénoms, qu'ils ont changé au fil du temps. Lui est un Maurice devenu André et elle une Marcelle devenue Jeannette. Quant à moi, ils ont le profil idéal pour s'appeler Abraracourcix et Bobonne.

 

Avec tout ça, je saute dans mon lit le ventre plein et j'espère que le repos sera bénéfique car demain, il faudra affronter les dix-huit kilomètres qui nous mèneront à Villamayor del Rio.

 

 

 

 

Jour 11 / 18 km

Samedi 17 avril 2010

Santo Domingo / Villamayor del Rio 

(via Grañon, Redecilla del Camino, Castildelgado, Viloria de Rioja)

Temps de marche : 4 heures 25 minutes

Distance vers Santiago : 556 km

 

"Il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d'un pas ferme." (Charles-Augustin Sainte-Beuve)

 

Le dortoir se met en branle vers six heures, quelques minutes avant notre heure de lever habituelle. Notre voisin  est un cycliste qui, au lieu de laver son chandail imbibé de sueur, l'a fait sécher sur les montants de son lit. L'odeur est incommodante depuis la veille.  

 

Il fait gris ce matin et j'ai bien l'impression que ce sera ainsi toute la journée. Pour m'encourager, je me dis que je suis privilégié de faire ce que je fais actuellement et que pour rien au monde je ne voudrais être ailleurs. Ce n'est qu'une question de temps avant que le soleil ne se pointe et quand cela se produira, je serai là pour en profiter et surtout, pour l'apprécier encore plus. 

 

Le seul commentaire négatif que je puisse faire à propos de l'auberge, puisqu'il n'y a rien de parfait, c'est le manque de caractère espagnol. Je ne me sens pas en Espagne ici. En déjeunant ce matin, j'ai l'impression d'être dans une cafétéria et le va-et-vient indifférent et constant des gens me fait oublier que je suis sur le Camino Francès.

 

Une heure plus tard, nous descendons au rez-de-chaussée avec sacs, passons au vestibule enfiler souliers, récupérons bâtons de marche dans le contenant prévu à cette fin, faisons étirements puis saluons chaleureusement toutes les personnes que nous connaissons et qui quittent en même temps que nous. 

 

Il nous faut un certain temps pour réaliser que c'est samedi et que le bar que nous visons sept kilomètres plus loin à Grañon sera probablement fermé. Malgré le bas plafond nuageux et la brume persistante, le décor est splendide. Beaucoup de pâturages bien verts mais pas de vignes. Nous faisons un bout de chemin avec une jeune montréalaise de vingt-six ans, Amélie, fraichement promue médecin. Nous l'avons connue hier soir à l'auberge et c'est un français qui nous l'a présentée. Je passe à un cheveu de lui demander une consultation mais je me retiens. Je ne suis pas du genre à importuner de cette façon et elle n'est assurément pas ici pour pratiquer. Elle est bien gentille mais je la sens un peu supérieure. En fait, sur le chemin, le statut social des gens n'intéresse personne. Nous ne sommes qu'une bande d'êtres humains qui marchent. J'aime ce sentiment d'égalité entre les individus.Nous marchons avec elle jusqu'à Grañon où tout est effectivement fermé. Nous faisons néanmoins la pause à l'extérieur malgré la température froide, alors qu'Amélie poursuit son chemin. De l'aire de repos où nous nous trouvons, nous surplombons la vallée et c'est grandiose.

 

Quelques brins de pluie commencent à tomber et nous enfilons les ponchos. Ça coupe du vent et c'est plus confortable, bien qu'un peu embarrassant. Les paysages sont toujours époustouflants mais il m'est difficile d'ignorer la douleur qui me tiraille encore. Je me suis toujours cru immunisé contre les épreuves et tout ceci me donne une sincère leçon d'humilité. J'étais persuadé que la difficulté du chemin proviendrait des événements extérieurs, jamais de l'intérieur comme actuellement. Je dois me concentrer sur ma démarche car inconsciemment, pour contrer le mal, ma jambe droite fait quelques fois un mouvement inhabituel et décrit un léger arc extérieur plutôt que de revenir vers l’avant en ligne droite. Je suis orgueilleux et je déploie beaucoup d’énergie pour marcher normalement. Chaque pas est une victoire.

 

Nous traversons quelques villages qui semblent abandonnés, sans vie et parfois même délabrés. Il n'y manque que les boules de foin qui roulent au vent. Le temps est encore maussade.

 

Nous arrivons à Villamayor del Rio à midi. L'auberge privée San Luis de Francia se trouve dans un champ, avant l'entrée du village, et nous devons franchir près de deux cents mètres en retrait du camino pour l'atteindre. L'hospitalero qui semblait quitter avec son jeune fils, rebrousse chemin vers la maison et nous accueille même s'il n'ouvre que dans trente minutes. Sans être désagréable, le type n'est pas très démonstratif. Sa femme est un peu plus souriante et les enfants, comme c'est le cas généralement, sont indifférents à notre présence. La place semble bien, quoi que fort rustique par rapport au gîte moderne de la veille. C'est très tranquille et cela nous convient amplement. Nous apprenons que l'auberge ouvre ses portes aujourd'hui pour la nouvelle saison. Cela vient éclaircir le mystère de l'air cru et des planchers suintants d'humidité.

 

L'auberge consiste en une bâtisse construite à même le sol, sans fondation, et constituée d'un seul plancher. A une extrémité, il y a l'accueil, puis en avançant dans la maison se trouvent la cuisine, la salle à manger, les chambres puis au bout complètement, les salles de bains et les douches. De là, une porte débouche sur la cour arrière, où se trouvent le coin lavage et les cordes à linge.      

 

Nous sommes maitres des lieux et choisissons de nous installer dans une chambre de six. Sans les embarrasser, nous sentons bien que nos hôtes ont fort à faire pour tout mettre en place parce que l'endroit a été abandonné tout l'hiver. A chacune de mes questions, j'ai le sentiment de les déranger bien qu'ils prennent toujours le temps de me répondre poliment. Les tâches s'exécutent rondement et en moins de deux, nous sommes étendus sur nos lits et faisons la sieste pendant trois longues heures, un record depuis le début du voyage. Très réparateur ! Je me sens ragaillardi mais je me garde de faire des excès car je veux m'assurer d'être en pleine forme demain.  

 

Quelques instants après le réveil, un homme et une femme entrent à pas feutrés dans la chambre puis installent leurs affaires, prenant soin de s'assurer qu'il ne nous dérange pas. Ils sont français et la conversation s'engage naturellement, comme à toutes les fois où nous rencontrons des francophones. A l'image de bien des français rencontrés sur le chemin, eux aussi ont bien des histoires à raconter et, ma foi, ils sont très intéressants.

 

Peu après notre arrivée, le groupe de jeunes qui étaient à Santo Domingo en même temps que nous arrive à l'auberge et soudainement, la place reprend vie. Ils sont dix-neuf et tous très gentils et polis. Ils marcheront seulement jusqu'à Burgos. J'en suis soulagé car bien qu'ils soient de bonne compagnie, je ne voudrais pas avoir à compétitionner avec eux pour les bonnes places dans les refuges. 

 

Dans les instants précédents le souper, nous flânons dans la cour arrière et c'est plutôt ennuyant. Sans ordinateur ni signal wifi, je m'ennuie un peu. Mais à bien y penser, s'asseoir sur une roche et regarder la campagne espagnole, ce n'est pas désagréable du tout. Je réapprends à perdre mon temps. 

 

L'heure du souper arrive. Nous apprenons que la cuisine n'est pas commune et que nous ne pourrons pas y cuisiner. Heureusement que nous avions prévu une salade pour le souper, cela ne demandera que peu de préparation. Je me risque à demander à la dame des assiettes et des ustensiles, que j'obtiens aisément. J'oublie de demander s'ils ont de de l'huile d'olive et me voilà pris pour retourner en demander. Cette fois-ci, c'est l'homme qui est à la cuisine. À ma grande surprise, il refuse de m'en donner même si je suis d'une extrême politesse et que j'offre de payer. Avoir su, j'aurais fait toutes mes demandes à la femme. Je commence à comprendre le fonctionnement de la baraque. Cette cuisine n'est pas uniquement familiale et sert des repas payants aux clients de l'auberge. Je n'insiste pas et quelques minutes plus tard, l'homme revient à notre table avec de huile d'olive et du vinaigre de vin. Pour le remercier, nous réservons deux places pour le déjeuner du lendemain matin. 

 

Ce n'est pas nécessairement un exploit mais je suis surpris de constater qu'aujourd'hui, nous n'avons pas pris une seule goutte d'alcool ni de café. Vivement demain pour rétablir la situation. Pour le moment, il faut dormir. La tête n'est à peine déposée sur l'oreiller que nous dormons déjà à poings fermés.

 

 

 

 

Jour 12 / 18 km

Dimanche 18 avril 2010

Villamayor del Rio / Villafranca Montes de Oca 

(via Belorado, Tosantos, Villambistia, Espinosa del Camino)

Temps de marche : 4 heures 30 minutes

Distance vers Santiago : 538 km

 

"Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles mais par manque d'émerveillement." (G.K.Chesterton)

 

Après seulement douze jours de marche, c'est surprenant de constater comment ma perception de chaque journée à entreprendre est différente. Au début, je marchais des kilomètres. Maintenant je marche tout court. Parfois lentement, parfois rapidement. Ça n'a plus d'importance car rien ne presse. Tant que je mets un pied devant l'autre, je sais que tout va bien. Ce matin, nous déjeunons avec nos voisins de dortoir, Henri et son épouse Claude. Nous quittons donc l'auberge plus tard qu'à l'habitude, vers huit heures.

 

Nous levons les feutres en même temps que le groupe de jeunes. Nous sommes plus rapides qu'eux et filons seuls sur le chemin. Ce n'est pas long qu'il faut enfiler les ponchos car la pluie se remet de la partie et tombe légèrement mais constamment. Ça rend certaines parties du sentier passablement vaseuses. Heureusement, jamais assez pour traverser les souliers. J'en ai un peu marre de cette température maussade.

 

Les kilomètres passent bien et la grisaille de la journée rend les paysages un peu monotones. Je marche sans mal depuis des heures et mon genou commence à peine à m'envoyer des signes de fatigue. Je suis très encouragé. Les bons soins de Louise portent fruit.

 

C'est dimanche et tous les villages que nous traversons sont bien paisibles, voire endormis. Ce n'est qu'à Espinosa del Camino que nous trouvons un bar ouvert et bien que nous soyons à moins de quatre kilomètres de notre destination, nous nous y arrêtons quand même. Il n'est qu'onze heures trente mais ça n'a pas d'importance. La journée fut très humide et nous méritons bien un bon café et un morceau de gâteau. Peu de temps après s'être mis à table, Louise remarque que tout près de nous, dans un coin du bar, il y a une statue de la sainte vierge, la journée même où nous marchons pour notre nièce Marie. Sans dire que je crois à ce genre de signes, je trouve la coïncidence intéressante.

 

En quittant le bar, le soleil est de la partie et la brume se dissipe enfin. Nous savourons nos premiers paysages rayonnants de la journée et le moral monte d'un cran.

 

C'est dans cette portion du chemin que Louise a une idée de génie.  Changer la vocation du bureau de notre maison et y recréer l'atmosphère du bar de Logroño qui nous a tant marqué cinq jours auparavant. Dès lors, le projet prend vie et nous en parlons tellement  que nous ne voyons pas défiler les derniers kilomètres de la journée.

 

Peu après midi, nous arrivons à Villafranca Montes de Oca. Le village semble tout petit et dans le même coup d'oeil, nous apercevons l'auberge, l'église et une boulangerie, où nous entrons immédiatement. Sans retirer nos sacs à dos, nous achetons pain et vin, toujours pour presque rien. Les espagnols ont compris que le produit local doit être bon marché, et nous en profitons.

 

L'auberge San Antonio Abad est convenable et à première vue, tout nous plait. Après l'enregistrement, l'hospitalera nous accompagne jusqu'au dortoir où elle nous laisse choisir nos lits, puis accroche sur chacun d'eux un numéro. Dans cette pièce se trouve une dizaine de lits superposés et nous choisissons, comme toujours, des lits collés à un mur pour diminuer le nombre de voisins. Avant de fixer mon choix, je m'assure qu'une prise de courant est près du lit car j'ai toujours un appareil ou deux à recharger durant la nuit. La vue sur la cour arrière est magnifique. On y voit une jeune colline verdoyante et des champs encore jaunis. Il n'y a pas de cuisine mais dans le dortoir se trouvent un four à micro-ondes ainsi qu'une grande table en bois où une dizaine de personnes peuvent manger. L'eau chaude ne manque pas et la douche est une fois de plus un bon moment de ma journée. Nos amis français Henri et Claude sont à quelques lits de nous et nous nous promettons de boire un coup ensemble au souper. Nous avons déjà une bouteille pour l'occasion. Arrivent également à l'auberge le groupe de jeunes que nous côtoyons depuis Santo Domingo.

 

Bien qu'il fasse beau, le temps est incertain, parfois soleil, parfois pluie. Nous misons sur les cordes à linge au soleil pour sécher notre linge mais sommes forcés de tout transférer sur les cordes se trouvant sous un abri quand la pluie se met soudainement à tomber. Comme nous ne ménageons aucun effort pour avoir du linge sec, nous répéterons ce manège deux autres fois. Je m'allonge pour la sieste et Louise part au village visiter l'église, qui est malheureusement fermée. Elle passe un peu de temps avec les français, en jetant régulièrement un oeil sur notre linge.

 

Plus tard, nous sortons pour arpenter le village ensemble et nous rencontrons Marita, notre jeune australienne.Elle est accompagnée d'un hispano de son âge qui sourit plus qu'il ne parle. Elle ne fait que passer et se rend douze kilomètres plus loin à San Juan. Il est quatorze heures quinze et elle en a pour au moins deux heures et demi encore. Si elle conserve ce rythme rapide, ce qui me surprendrait car elle semblait fatiguée, j'ai bien peur que nous ne la revoyions plus. Dommage car nous la retrouvons toujours avec grand plaisir. 

 

Il est presque dix-huit heures et nous nous mettons à table pour prendre un verre de rosé. Sur l'entre-fait, Claude et Henri se joignent à nous et nous mettons toutes nos provisions en commun pour le souper. Les deux sont retraités et habitent à Les Aires dans le sud-est de la France. Fait cocasse, ils s'appellent Millot et sont à deux pas du célèbre Viaduc de Millau. Ils nous en parlent d'ailleurs abondamment. Bien qu'ils aient une quinzaine d'années de plus que nous, nous avons beaucoup de plaisir avec eux. Ces gens-là, comme beaucoup que nous rencontrons, cachent une histoire fascinante et gagnent à être connus. 

 

Pendant près de deux heures, nous mangeons et discutons, en goûtant un peu à tout. Tout cela se fait sous le coup de la spontanéité et de la franche camaraderie et ajoute une touche chaleureuse à notre chemin de Compostelle. 

 

Lorsque nous nous mettons au lit vers vingt-et-une heures trente, un homme se fait la barbe dans le dortoir avec un rasoir électrique, un autre écoute sur son baladeur ce qui semble être un match de foot et le son est si fort dans ses écouteurs qu'on peut pratiquement entendre la description. Quelques autres se parlent comme en plein jour. Tous ces gens ont un point en commun : ils sont espagnols.

 

Encore aujourd'hui, comme à tous les jours, quelqu'un dit qu'il fera beau demain. Ça finira bien par se produire et le plus tôt sera le mieux.

 

 

 

 

Jour 13 / 19 km

Lundi 19 avril 2010

Villafranca Montes de Oca / Atapuerca 

(via San Juan de Ortega, Agés)

Temps de marche : 4 heures

Distance vers Santiago : 519 km

 

"Si tu veux être apprécié, meurs ou voyage !" (Proverbe Persan)

 

La température s'améliore finalement et bien que ce soit frais et nuageux, ça devrait être beaucoup plus agréable aujourd'hui. Ça ne tardera pas à se justifier. A peine un kilomètre de fait et le paysage est déjà à couper le souffle. Au loin se dessinent des monts enneigés et leur hauteur est remarquable. 

 

Après ce passage, les douze kilomètres suivants sont très ennuyants et ne traversent rien d'autres que la forêt, pas un village, pas un banc, pas une fontaine. La forêt semble avoir été abandonnée après avoir été défrichée pour faire passer une route. Nous marchons durant deux heures dans un corridor de cinquante mètres de large taillé dans la forêt. Nous faisons une brève pause en utilisant nos sacs à dos comme siège car les seules options sont de rester debout ou de s'asseoir directement au sol dans la mousse et le bois mort.  Notre patience est récompensée quand nous débouchons sur un champ verdoyant. Un monastère se profile au loin, celui de San Juan de Cortaga.

 

A l'approche du bar adjacent au monastère, nous croisons un groupe d'une trentaine d'enfants de sept ou huit ans. En nous voyant, l'institutrice saute sur l'occasion et nous présente aux enfants comme étant des pèlerins. Les enfants s'approchent et nous encerclent. C'est très amusant et nous échangeons quelques phrases en français et en espagnol. Je me sens comme un missionnaire dans un pays pauvre. En les quittant, je fais une grimace à quelques uns d'entre eux et il n'en faut pas plus pour déclencher une marée de grimaces que les monitrices ont peine à contenir. 

 

Nous entrons dans le bar tout à côté pour prendre notre café matinal. Toujours un plaisir. Je n'ai pas terminé mon café que j'aperçois par la fenêtre les enfants qui s'installent au centre de la place pour une photo de groupe. J'accours et demande à l'institutrice de me prendre en photo au milieu des enfants avec mon appareil. Elle accepte avec gentillesse. Par la suite, nous échangeons un peu et elle est ravie de savoir que je viens du Canada et particulièrement de la ville de Québec qu'elle connait. Je quitte ce village le coeur léger, enchanté de l'expérience et j'ai peine à croire ce qui vient de se produire. C'est le genre de folie que je n'oserais jamais faire chez moi de peur d'être jugé à tort. 

 

De là, moins de sept kilomètres nous séparent d'Atapuerca. Nous y sommes vers midi trente, une demi-heure avant l'ouverture de l'auberge El Peregrino. Nous déposons nos sacs à la porte, sur le trottoir et prenons un bain de soleil en attendant. La place est coquette et tout semble avoir été rénové dernièrement. Nous partageons une chambre de quatre avec deux brésiliens, le père et le fils. Nous n'échangeons que très peu car ils parlent portugais et le jeune homme a un anglais très limité. Par contre, le respect est là et nous ne manquons pas une occasion de nous sourire. Enfin, un signal wifi est disponible uniquement sur la terrasse mais ça me suffira pour faire la mise à jour du blog des trois derniers jours.

 

Nous marchons dans le village et bien entendu tout est fermé sauf le bar. Alors nous y prenons un café. Nous allons par la suite nous asseoir sur un banc au soleil et ne faisons que regarder la montagne verte et lumineuse. Une vieille dame passe et nous discutons un peu. Que je leur parle ou non, rencontrer des personnes âgées dans les villages ne me laisse jamais indifférent. Je suis touché chaque fois de réaliser qu'où je ne fais que passer en coup de vent, des gens ont élevé leur famille, travaillé durement toute leur vie et y mourront probablement. Après tout, je ne suis pas si différent d'eux car je fais exactement la même chose, mais ailleurs sur la planète. 

 

Le reste de l'après-midi se passe à prendre du soleil sur la terrasse de l'auberge avec à nos côtés Claude et Henri qui séjournent ici aussi.

 

 

Sur le chemin, les gens donneraient leur chemise pour vous aider mais dans les gîtes, c'est parfois une guerre de tranchées pour prendre sa place ou pour se faire respecter. 

 

L'hospitalera, bien qu'elle soit gentille, ne nous informe pas adéquatement sur les commerces avoisinants. De ce fait, nous faisons le pied de grue devant l'épicerie durant quarante-cinq minutes pour finalement apprendre qu'elle n'ouvrira plus du reste de la journée puisque c'est comme ça tous les lundis. Ça nous fait une belle jambe car nous avons épuisé toutes nos provisions dans le but d'en refaire des fraiches pour le souper et pour demain. Nous sommes condamnés à manger au restaurant de la place. C'est un mal pour un bien car Claude et Henri terminent leur marche demain à Burgos et la poursuivrons l'année prochaine. Ce repas sera une belle occasion de partager avec eux une dernière fois avant de ne probablement plus nous revoir.

 

Deux semaines se sont écoulées depuis notre dernière expérience des restaurants espagnols et c'est bien parce que nous n'avons pas le choix que nous y allons. Le restaurant a vraiment belle allure et j'aime beaucoup le charme des vieux murs de pierre et des larges poutres de bois au plafond. Nous nous assoyons à une première table mais ce n'est pas long que nous nous levons car il y a beaucoup de fourmis sur et sous la table. La table suivante, dans le coin opposé est plus convenable. Bien que le restaurant soit presque vide, le serveur est impatient, stressé et toujours au pas de course. Il nous défile le menu de vive voix et ce n'est pas simple car il parle autant l'anglais que moi l'espagnol. C'est le méli-mélo complet alors que ce n'est pourtant pas si compliqué, deux services avec trois choix par service. Nous faisons des choix précipités pour mettre fin à cette scène digne d'un théâtre burlesque. D'abord arrive la soupe. Jusque là, ça va. Quand le serveur revient pour desservir, il tend la main vers mon bol alors que je suis à le nettoyer avec un bout de pain. Je m'interpose et il retire sa main. Puis vient le plat suivant. Louise a des pâtes, et elle est très satisfaite. Pour ma part, je reçois une assiette avec deux petites côtelettes de veau raide comme du cuir, avec autant de gras et d'os que de viande. Les frites, elles, se comptent en un seul coup d'oeil. Heureusement, le vin est bon. Nous choisissons le dessert sous le même stress que le reste du repas. Il s'agit d'une étrange substance dans un bol de grès à peine plus gros qu'un dé à coudre, probablement du flan. Nous n'avons d'autres choix que d'en rire. Je deviens grippe-sou et ce repas, qui coûte à lui seul l'équivalent de deux jours de provisions, me passe de travers dans la gorge. J'essaie néanmoins de prendre cela avec un grain de sel. 

 

Nous rentrons à l'auberge et saluons chaleureusement nos amis français que nous ne reverrons peut-être plus. Nous nous endormons rapidement, dans le silence, aux côtés de nos brésiliens. 

 

 

 

 

Jour 14 / 19 km

Mardi 20 avril 2010

Atapuerca / Burgos 

(via Orbaneja-Riopico, Villafria)

Temps de marche : 5 heures 10 minutes

Distance vers Santiago : 500 km

 

"Mieux vaut avoir des souvenirs que des regrets, donc voyagez !" (M.P.)

 

Le lever se fait comme à l'habitude peu après six heures. Nous quittons l'auberge en même temps que Claude et Henri  et nous nous dirigeons ensemble vers le restaurant du coin pour un dernier repas ensemble. Nous échangeons nos adresses de courriel et leur donnerons des nouvelles lorsque nous serons à Santiago. Eux terminent aujourd'hui à Burgos. 

 

Le lever de soleil et la lumière du petit matin sont extraordinaires. Nous nous mettons en chemin un peu avant huit heures sous un ciel impeccablement dégagé. Chaque coup d'oeil me fait chaud au coeur. En plus du paysage remarquable, nous marchons seuls en toute tranquillité. Le chemin est en pente ascendante et très pierreux. Au haut de la colline git sur le sol une immense spirale composée de pierres que chaque marcheur dépose à la suite des autres. Quelques croix de pierres couvrent le sol, toutes construites sur le même principe. Tout cela est très impressionnant.

 

Le plateau sur lequel nous marchons est remarquable de par son étendue. Droit devant, la ville de Burgos est visible à seize kilomètres. Sur notre gauche se dessine clairement un chemin qui sillonne la vallée et traverse deux petits villages. Nous nous arrêtons à une croisée de chemins et hésitons sur la route à prendre. Une jeune allemande passe au moment où nous consultons notre guide et nous confirme la direction de Burgos. 

 

En atteignant les limites de la ville de Burgos, nous sommes encore loin de notre but car la mi-chemin est à peine franchie. Sur plusieurs kilomètres nous marchons dans une zone industrielle dénuée d'intérêt, puis dans une zone commerciale qui n'a rien de plus joyeux que la précédente. Nous aurions pu opter pour un chemin alternatif le long d'une rivière au sud mais cela aurait ajouté deux kilomètres à notre marche. Clopin-clopant comme je suis présentement, je me réjouis de notre décision. Le problème actuellement n'est pas tant le désolant décor que l'impression de marcher sans fin dans des rues qui n'en finissent plus d'aboutir à l'auberge.

 

Quand nous pénétrons dans Burgos même, il est à peine onze heures. C'est l'affluence à tous les coins de rue et il y a beaucoup de circulation. Je me sens comme un extra-terrestre avec mon sac à dos. Si ce n'était des flèches jaunes disséminées un peu partout sur la chaussée, les trottoirs, les poteaux et les édifices, j'aurais franchement l'impression de faire fausse route. Hier, nous avions peine à trouver un quignon de pain et aujourd'hui c'est l'abondance. Nous attrapons un croissant en passant car depuis le déjeuner, c'est maigre jeûne et nous avons très faim. 

 

Nous savons que l'auberge municipale Casa del Cubo est près de la cathédrale mais cette dernière joue à la cachette avec nous et refuse de se dévoiler. Nous la savons immense et n'apercevons finalement ses hautes tours qu'au moment d'atteindre l'auberge. Il s'est écoulé deux heures depuis que nous sommes entrés dans les limites de la ville et nous sommes épuisés. 

 

L'auberge est vraiment très bien et nous sommes surpris qu'à cent cinquante lits et trois euros par personne, ce soit si spacieux et si propre. Tout est rénové et il y a même un ascenseur pour monter aux chambres. La configuration du dortoir offre une intimité et une tranquillité que nous apprécions énormément. Nous choisissons nos lits et y laissons nos sacs pour partir immédiatement à la recherche de denrées pour le dîner, avant que tout ne ferme, car il est près de quatorze heures. Une boulangerie, une boucherie puis une distributrice à boissons gazeuses et nous sommes prêts à nous mettre sous la dent un succulent sous-marin, une ragoûtante pâtisserie et un Coca-Cola bien froid, confortablement installés sur le banc d'une place publique, tout juste à côté d'une magnifique fontaine représentant une femme sous la pluie avec son parapluie.

 

De retour à l'auberge, nous y retrouvons Marita qui avait une journée d'avance sur nous mais qui a fait une pause de vingt-quatre heures ici à Burgos. Elle va bien et semble en meilleure forme que lors de notre dernière rencontre à Villafranca Montes de Oca.

 

Les tâches sont complétées et nous partons à la conquête de la cathédrale. Elle est grandiose et gigantesque. Je n'en ai jamais vu de semblable. Nous la visitons et les trésors qu'elle renferme sont remarquables, voire inimaginables. En ressortant, le soleil est bon et contraste avec le froid cadavérique de l'intérieur. C'est le temps idéal pour une bonne bière sur une terrasse ensoleillée face à la cathédrale. Ça sent l'attrape-touristes car la bière est presque le double du prix habituel. Je dois avouer que même à ce prix, c'est de loin meilleur marché que chez nous. 

 

À déambuler dans la ville, nous dénichons finalement une grande épicerie et nous nous gâtons sur tout, la seule limite étant le poids de nos achats. Pour le prix du restaurant d'hier, nous avons trois sacs bien pleins. Le pleure-pain que je suis devenu est très satisfait.

 

En retournant vers l'auberge pour préparer notre souper, nous croisons David l'espagnol que nous croyions quelques villages en avance sur nous. Nous nous retrouvons avec grand plaisir. Malheureusement, il doit s'arrêter quelques jours pour soigner une tendinite. Il ne repartira qu'après-demain. Je ne croyais plus le revoir et je m'empresse de sortir l'appareil photo. Pour rester dans les rencontres inespérées, nous revoyons à la salle à manger de l'auberge Christian l'allemand, un autre que je ne croyais plus revoir. Lui aussi s'est arrêté quelques jours ici, non pour soigner des blessures mais parce qu'il est passionné d'archéologie et d'histoire. Nous soupons avec lui à l'auberge mais il nous faut endurer sa bruyante bande de lurons allemands, dont fait partie la jeune femme que nous avons rencontrée ce matin. 

 

Une journée bien spéciale, d'abord pour la température extraordinaire, puis pour le contraste des décors. Un mélange de champêtre et d'urbain fort agréable. Et les amis du camino que nous retrouvons au hasard des détours, quel plaisir !

 

Dans le dortoir ce soir, j'apprends une autre chose sur les espagnols. Ils ne parlent jamais tout bas et ne connaissent pas le mot chuchoter. David n'est pas sur mon chemin par hasard, il me réconcilie avec les espagnols !

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