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Silence, on marche...

sur le Camino Francès

avril-mai 2010

Jours 28 à 40

Commentaires, questions, suggestions :

charlesyvonross@hotmail.com

Jour 28 / 17 km

Mardi 4 mai 2010

Rabanal del Camino / El Acebo

(Via Foncebadón, Manjarín)

Temps de marche : 4 heures 30 minutes

Distance vers Santiago : 226 km

 

"Un imbécile qui marche va plus loin qu'un intellectuel assis." (Michel Audiard)

 

Il fait si froid ce matin que nous ressortons l'arsenal d'hiver au grand complet, pantalons longs, foulard, gants et tuques. Il ne fait pas plus de cinq degrés. Mais le temps est magnifique, et c'est peu dire.

 

Encore aujourd'hui, la marche se déroule en altitude. Les vallées sont si vertes, les montagnes si imposantes et les monts enneigés si blancs qu'on a peine à y croire.

 

C'est aujourd'hui que nous atteignons la Cruz de Ferro, la Croix de Fer, endroit mythique du camino. Tout juste avant d'y arriver, nous traversons le village de Foncebadon qui compte officiellement six habitants. Tout est en ruine et la place a l'air totalement abandonnée. Il y a quand même deux auberges sur place. L'endroit est sordide.

 

Nous atteignons en milieu d'avant-midi la Croix de fer et déposons à sa base un caillou qui nous accompagne depuis le début de notre périple. Louise appose une photo de notre famille sur la croix où trône déjà différents objets. Aujourd'hui est la vingt-huitième journée de notre voyage et incidemment, vingt-huit est un nombre significatif au sein de notre famille, entre autre parce que nos deux enfants sont nés un vingt-huit. Cette coïncidence nous fait chaud au coeur. 

 

Le spectacle qui nous entoure est époustouflant. Le soleil est sans chaleur mais omniprésent. Bien que la masse nuageuse soit à bonne distance de nous, il tombe quelques flocons de neige. Nous considérons quand même cela comme de la chance car de la pluie par un tel froid serait catastrophique.

 

A peine un kilomètre passé la croix, nous arrivons dans un village encore plus petit que le précédent, Manjarin. Population : deux. Les affiches routières annonçant l'entrée et la sortie du village sont séparées de moins de dix mètres. Une seule bâtisse se trouve entre les deux affiches et c'est l'attraction du village. Des denrées donativo telles café, tisanes, fruits et biscuits sont disponibles. Le moteur économique du village est sans contredit la table où un amoncellement d'objets promotionnels du chemin de Compostelle sont en vente. Vu les prix, c'est clair que la manne touristique est bien exploitée ici. Tout près de l'entrée, il y a un feu dans une vieille cuvette de laveuse et il fait bon s'y réchauffer quelques instants. Les chiens et les chats sont définitivement en majorité dans ce village car il y en a toujours un, là où l'oeil se pose. Sans l'apercevoir d'où je suis, je sais qu'il y a ici une auberge de type médiéval sans eau chaude ni douche. Merci pour moi. Deux hommes gèrent tout cela, probablement les deux habitants officiels de la place, le maire et son adjoint.

 

Maintenant que nous avons atteint le sommet de la montagne, la marche est beaucoup moins exigeante car le terrain est plat. A un moment, le sentier rejoint la route nationale et bifurque vers la droite pour la longer. Par mégarde, Louise trébuche sur le côté incliné du sentier et tombe face première. Bien qu'elle s'érafle le côté de la jambe, c'est l'orgueil qui est le plus touché. Elle traînera un malaise à la cuisse pour le restant de la journée.

 

S'amorce alors une descente de trois kilomètres vers notre destination et mon genou, qui se portait bien jusqu'à maintenant, commence à me faire mal. J'ai eu beau marcher avec la plus grande prudence pour éviter cela mais rien à faire. Mes bâtons de marche m'offrent un appui indispensable et c'est à pas de tortue que je rejoins El Acebo à midi pile, bien après Louise qui a plusieurs minutes d'avance sur moi. Je me demande si ce n'est pas la première fois que nous marchons avec autant de distance entre nous.

 

Nous avions établi que nous ne marcherions que dix-sept kilomètres aujourd'hui et j'en suis soulagé. Je n'aurais pas fait un pas de plus. Nous ferons le reste de la descente vers Molinaseca demain, à jambes reposées.

 

Le village est mignon et notre auberge, El Bar Meson El Acebo, qui est en fait un bar/restaurant/auberge, n'est pas très loin de l'entrée du village. Après s'être enregistrés auprès d'une serveuse indifférente, nous traversons de nous-mêmes le bar puis le restaurant pour atteindre l'escalier qui monte à l'unique dortoir de dix-huit lits. Il y a une terrasse extérieure avec une vue imprenable sur la montagne et ses alentours. Le panorama est extraordinaire.

 

Arrivés encore les premiers, nous avons beaucoup d'espace pour accomplir rapidement nos tâches quotidiennes. Le lavage par temps si froid est une véritable épreuve. Par chance, le soleil est de la partie pour le séchage.

 

Il fait toujours un froid de canard et nous décidons de passer l'après-midi au bar de l'auberge. Nous traversons le dédale de corridors pour nous y rendre. C'est petit, douillet et l'ambiance est feutrée. La serveuse est française et fort sympathique. La bière et les tapas sont toujours à la hauteur de nos attentes.  

 

Nous rencontrons pour une première fois des gens du Québec, de Lévis précisément, une femme et ses deux filles adolescentes. Je me rends compte que l'accent québécois ne me manque pas du tout et l'exotisme du bar vient de baisser d'un cran. La femme est attablée avec nous et ses deux filles sont assises au bar et surfent sur internet. Elles viennent de commencer leur périple et marcherons durant une semaine. S'il y a quelque chose que j'apprécie du chemin de Compostelle, c'est l'égalité entre les personnes et l'absence de statut social. Lorsque la femme glisse dans la conversation qu'elle est cadre dans une grosse entreprise, elle me perd, je ne suis plus là. A notre rescousse, voilà qu'arrive Luc, rencontré deux jours plus tôt à Astorga. C'est inespéré de le revoir car je voulais le remercier de ses bonnes attentions à mon égard. Bien que je sois toujours sceptique, j'aime à croire qu'il y est pour quelque chose dans le rétablissement de ma cheville. Elle est méconnaissable depuis qu'il y a posé les mains et depuis ce temps, elle ne m'a plus jamais importuné. Il est ravi d'apprendre cela et ne refuse pas le verre de vin et le sandwich que je lui offre. Nous lui dédierons notre avant-dernière journée de marche vers Santiago et il en est touché. Je lui demande une dernière faveur, celle d'offrir à mon genou le même traitement qu'à ma cheville. Il accepte sans même hésiter et s'exécute sur le champ en plein bar. 

 

Dans l'heure et demie que nous passons ensemble, pas moins de trois personnes entrent en lui sautant littéralement au cou. Je ne suis apparemment pas son premier patient. Il a fait cela toute sa vie et il est aujourd'hui dans la jeune soixantaine. À un certain moment, il entend une jeune espagnole à la table voisine se plaindre d'un douleur à un pied. Il lui offre spontanément d'y jeter un œil. La confiance s'installe rapidement entre eux et j'ai du plaisir à être témoin de cette scène. 

 

Anna, dont nous avons fait la connaissance hier, arrive dans le bar et se joint à nous. Heureux hasard qu'elle ait décidé d'entrer dans ce café plutôt qu'un autre. Nous la retrouvons avec joie. Elle décidera de rester ici pour la nuit car les descentes lui font la vie dure à elle aussi et elle en a assez pour aujourd'hui. Luc, pour sa part, ne fait que passer et se rendra à Molinaseca. Ce qui s'annonçait comme une petite bière bien peinarde prise dans une petite auberge bien tranquille est soudainement devenu un moment mémorable de notre voyage.

 

Nous remontons au dortoir et prenons un moment pour nous détendre. Heureusement que nous avons tous les deux des écouteurs sur les oreilles car encore une fois, quelques espagnols parlent démesurément fort alors qu'au moins six personnes font la sieste. Lâcher prise est maintenant notre pain quotidien.

 

Comme il n'y a pas de possibilité de cuisiner à l'auberge, nous mangerons au restaurant ce soir. Nous en dénichons un qui nous plait et ce n'est qu'assis à table que nous remarquons qu'un signal wifi est disponible. Nous commandons d'abord une bonne bouteille de rouge puis scrutons le menu à la loupe pour ne pas nous faire jouer de tours comme cela est déjà arrivé. Nous optons pour des valeurs sûres. Louise, une salade sans thon ni jambon et moi, deux œufs, bacon et frites. Je n'avais jamais bu de vin avec des œufs et mine de rien, c'était délicieux. 

 

Ce village des montagnes est sans pareil. Il fait froid mais nous ne pouvons nous résigner à retourner à l'auberge tant les paysages sont beaux et la vue imprenable. Comment mettre fin à cette contemplation quand le bon sens nous ordonne d'aller au lit ? Quand aurais-je la chance de revoir un si grandiose spectacle ?

 

Nous rejoignons finalement le dortoir et passons au lit vers vingt-et-une heures. La chambre est remplie à capacité. Quatre espagnols se mettent soudainement à discuter comme en plein jour, sans aucun effort pour baisser le ton alors que les lumières sont fermées et que tout le monde est couché. Plus le temps passe et plus je me dis qu'ils sont sur le point d'arrêter de parler. Mais il n'en est rien. Bien que j'aie décidé de lâcher prise, je ne peux endurer un instant de plus ce manque flagrant de respect et de savoir-vivre. Exaspéré, je laisse sortir un long "chut" plus suppliant qu'agressif. La conversation s'arrête instantanément et la phrase en cours ne se termine même pas. Je ris dans ma barbe et je sais que Louise au-dessus de moi en fait autant, tout comme l'ensemble des gens, j'en suis persuadé. S'en suit un silence de plomb. Les dents se desserrent puis tous s'endorment.

 

 

 

 

Jour 29 / 16 km

Mercredi 5 mai 2010

El Acebo / Ponferrada

(Via Riego de Ambrós, Molinaseca, Campo, La Borrecca)

Temps de marche : 4 heures 25 minutes

Distance vers Santiago : 210 km

 

"Chaque homme doit inventer son chemin." (Ovide)

 

En ouvrant les yeux ce matin, instinctivement je cherche à voir la tête des trouble-fête de la veille. J'ai le goût de leur dire ma façon de penser mais ça ne servira à rien. En plus, je ne maîtrise pas suffisamment l'espagnol. A quoi bon ! Nous dégustons le café et les tostadas au bar de l'auberge puis quittons El Acebo au lever du soleil.

 

Nous n'avons pas assez de nos deux yeux pour savourer l'amalgame de lumière, de neiges éternelles, de vallées verdoyantes, de sentiers boisés, de résurgences, de lilas fleuris, de champs de coquelicots en devenir, de vignes maintenant feuillues, de routes en lacets, de nuages moelleux et de ciel bleu. L'émerveillement est à son paroxysme. En plus, la température confortable rend le spectacle fabuleux.

 

La descente est constante mais douce. Je ne ressens pas de mal au genou. Nous marchons sur des routes goudronnées, dans des sentiers rocailleux et sur des chemins de sous-bois parfois très étroits. Le premier village que nous rencontrons est celui de Riego de Ambros, tout petit mais combien charmant. Il contraste énormément avec le délabrement de certains villages de la veille. J'aime sentir la fierté des gens lorsque tout est propre et bien entretenu. 

 

Quelques kilomètres plus loin, le village de Molinaseca annonce la fin de la descente. Nous y entrons par un vieux pont en pierre dissimulé au bas d'une colline, au travers des arbres. Nous sommes dans le creux d'une vallée et le paysage est exceptionnel. Cette localité est tout simplement adorable. Nous marchons le long de l'étroite rue principale et arrêtons dans un petit café avec tables sur la rue, le long du mur de l'édifice. Café et gâteau aux pommes ajoutent au plaisir du moment.

 

Le décor enchanteur de cette première moitié de parcours fait paraître moches et ennuyants les sept kilomètres restants. Nous quittons Molinaseca par la route principale et après plus d'un kilomètre sans voir une seule flèche jaune, l'inquiétude s'empare de nous. Louise aborde un homme sur la route et lui demande simplement : Camino ? Sa technique de la question à un mot fonctionne à tout coup. Nous avions effectivement loupé une flèche et heureusement, le sentier se trouve un peu plus bas, tout proche, parallèle à la route sur laquelle nous sommes. La pente pour le rejoindre est abrupte et nous descendons prudemment en lacet à travers les arbustes. Vingt mètres plus bas, nous revoilà sur le droit chemin. Presqu'au même moment, un troupeau de moutons croise le sentier et passe tout près de nous.

 

Le reste du chemin n'a rien d'extraordinaire mais la température est belle et la campagne apaisante. Le terrain est relativement plat avec très peu de montées et descentes. Depuis un mois, les vignes ont pris de l'ampleur et les feuilles grossissent à vue d'oeil. Malheureusement, je ne crois pas que nous voyions de fruits d'ici la fin du voyage. Nous passons devant une croix en mémoire d'un pèlerin décédé dernièrement sur le Camino. Ce n'est pas le premier mémorial de ce genre que nous voyons et cela nous fait réfléchir à chaque fois. 

 

Ponferrada est visible de loin et j'ai l'impression que nous ne l'atteindrons jamais. Lorsque nous entrons finalement dans la ville passé midi, nous voyons au premier carrefour un panneau annonçant un restaurant McDonald's. Nous sommes sans voix et savons sur-le-champ où le destin nous mènera pour dîner. Une promesse est une promesse. Remis de nos émotions, nous ne mettons pas long à trouver l'auberge paroissiale San Nicolas de Flue.

 

Les portes n'ouvrent qu'à treize heures et quelques personnes attendent dans la spacieuse cour intérieure. Nous déposons nos sacs près de la porte d'entrée et Louise va immédiatement prendre une douche. Les installations sanitaires sont dans un bâtiment à part et c'est drôlement propre et bien aménagé. Lorsqu'une heure arrive, c'est un peu le chaos pour entrer et l'ordre des sacs à dos de la file d'attente est plus ou moins respecté. Nous mettons la main sur une chambre de quatre un peu près de la cuisine mais quand même très bien. Nous n'en demandons pas plus. Un brésilien silencieux se joint à nous. Nous retrouvons quelques connaissances, entre autre Mckensey et Anna.

 

A l'instant où notre dernier morceau de linge est étendu au soleil, nous filons vers la ville, direction restaurant McDonald's. Nous marchons bien deux kilomètres pour l'atteindre. Avoir su que c'était si loin, je ne suis pas sûr que j'aurais insisté pour y aller. Le restaurant est une copie conforme de ce que nous connaissons chez nous, hormis les Gracias sur les poubelles. Les hamburgers sont parfaits et les frites plus salées qu'à l'habitude. Bref, un passage obligé mais pas à répéter. Cette randonnée nous permet de découvrir une ville défigurée par le modernisme où peu de choses rappellent le passé, mis à part un extraordinaire château médiéval à tours crénelées absolument hors du commun.

 

Tout près du McDonald's se trouve le plus gros supermarché que nous ayons vu jusqu'à maintenant et nous en profitons pour faire beaucoup de provisions. Nous aurons de la saucisse pour le souper. Certaines bouteilles de vin rouge valent autant qu'une canette de Coca-cola. Je n'en reviens pas de pouvoir acheter une bouteille pour un euro. Nous rebroussons chemin, direction auberge, les mains pleines. Chemin faisant, nous faisons la pause dans un splendide bar médiéval. A quelques tables de nous, quatre espagnols rustres jouent aux cartes et fument des cigarillos. Heureusement, il y a un signal wifi et je peux prendre mes courriels et mettre notre blog à jour. La visite du château est gratuite aujourd'hui et il n'en faut pas plus pour me donner le goût d'y aller. Nos sacs sont pesants et nous les ramenons à l'auberge pour revenir faire la visite, allégés. Ce château des templiers du treizième siècle est une construction remarquable mais la visite de l'intérieur ne révèle rien d'autre que l'envers des murs.

 

Après un retour définitif à l'auberge, nous flânons au lit puis dans la cour intérieure ensoleillée avec vue sur les monts enneigés. Nous ouvrons notre bouteille de vin et savourons chaque gorgée. Nous retrouvons McKensey qui est en meilleure forme et se retrouve au même point que nous en ayant fait quelques étapes en bus. Nous revoyons aussi Marita avec grand plaisir.

 

Nous commençons à préparer notre souper tôt malgré une cuisine très achalandée. Il faut mettre la main rapidement sur les casseroles dont nous avons besoin car le choix est de plus en plus restreint. Il n'y a que quatre ronds de poêle et il faut constamment surveiller nos choses. Ce n'est pas de tout repos mais le résultat en vaut la peine. Anna nous rejoint pour le dessert et nous discutons avec elle un bout de temps.

 

Puis vient le temps d'aller au lit. Volet et porte fermés à double tour devraient nous assurer d'une bonne nuit de sommeil mais un homme est arrivé en fin de journée et occupe maintenant le quatrième lit de notre chambre. Il ronfle si fort et si harmonieusement qu'on y mettrait des paroles et on aurait un hit. Vaut mieux en rire !

 

 

 

 

Jour 30 / 15 km

Jeudi 6 mai 2010

Ponferrada / Cacabelos

(Via Compostilla, Columbrianos, Camponaraya)

Temps de marche : 4 heures 10 minutes

Distance vers Santiago : 195 km

 

"Ceux qui s'avancent trop précipitamment reculeront encore plus vite." (Mencius)

 

Nous avions décidé de dormir plus tard ce matin mais la communauté se charge de nous réveiller à l'heure habituelle. Les douches sont près de notre chambre et le branle-bas est intense ce matin. C'est souvent le lot des auberges donativo. Beaucoup de monde et moins de respect. 

 

Il fait noir lorsque nous mettons le nez dehors. Nous trouvons rapidement un bar où café con leche, chocolatine et tostadas nous donneront l'énergie suffisante pour parcourir les quinze kilomètres au programme aujourd'hui. La serveuse hésite à me donner le mot de passe de leur signal wifi mais ma plaidoirie espagnole finit par la convaincre.

 

La sortie de la ville est longue et nous parcourons quelques kilomètres avant de quitter Ponferrada pour de bon. La marche est urbaine mais agréable malgré tout. Les tours d'habitation, les industries et l'absence presque totale de vestiges nous rappellent que nous sommes dans les années deux mille. Les toîts d'argile ont disparu du paysage et cela manque au décor. 

 

Jusqu'à la pause de Camponaraya, le paysage n'a rien d'exceptionnel, à part quelques champs de blé luxuriants et des coquelicots de plus en plus nombreux. Pendant un bout de chemin, un journaliste français et son cameraman tournent un reportage et je suis soulagé de ne pas avoir eu le micro sous le nez.

 

Installés confortablement sur une terrasse, nous dégustons café et biscuits secs pendant que j'essaie d'attraper un signal wifi. La serveuse fait des pieds et des mains pour que je capte celui du voisin, mais en vain. Son acharnement est presque gênant. Elle apporte son ordinateur portable à notre table pour tenter quelque chose. Si j'avais su comment dire en espagnol que je peux survivre sans internet, cela lui aurait épargné beaucoup d'efforts.

 

Nous reprenons la route sans avoir finalement pris nos courriels. Les vignes reprennent le contrôle du paysage et les collines en sont envahies. Elles ont meilleures mines qu'au début d'avril car les feuilles sont maintenant abondantes. Nous avons la chance de voir des gens s'affairer à les tailler minutieusement et avec grande patience. Pascal, le producteur de champagne, nous avait parlé des différentes formes et variétés de vignes et nous prenons plaisir à tenter de les identifier. 

 

La marche est champêtre comme je l'aime et les derniers kilomètres défilent rapidement. Il y a beaucoup de cigognes et leurs nids démesurément gros sont juchés sur une variété de structures. Leurs claquements de bec nous fascinent énormément.  

 

La ville de Cacabelos se dessine au loin, peu après midi. Ce qui semblait d'abord être un village bien tranquille se transforme soudainement en un endroit très urbain et très animé, avec un centre-ville drôlement vivant, des commerces en quantité et un parc verdoyant, tout cela aux abords d'une rivière emmurée.

 

Il nous faut traverser le village en entier pour atteindre l'auberge municipale qui ne manque pas d'originalité. Elle forme une demi-lune et entoure une vieille église. Toutes les chambres n'ont que deux lits côte-à-côte et la porte de chacune donne sur l'extérieur, côté église. Bien qu'un mur sépare chaque unité, la lumière et le son circulent par le haut des cloisons qui n'atteignent pas le plafond. Nous nous installons dans une chambrette et apprécions beaucoup cette intimité inespérée. 

 

Les installations pour les douches et le lavage sont superbes. Tout est neuf et propre. Et comme c'est souvent le cas, nous sommes presque seuls. En me rasant, je passe mon rasoir sur le dessus de mon oreille pour tailler un long poil et je me coupe légèrement. Je n'en parlerais pas si ça n'avait pas saigné pendant des heures. J'ai beau appliquer une pression constante, ça n'y fait rien. Je passe l'après-midi à m'éponger l'oreille avec un mouchoir et Louise se paie ma tête. 

 

Après avoir improvisé un dîner de grignotines dans notre minuscule chambre, nous partons à la recherche d'un bar avec terrasse. Comme l'auberge est à la sortie du village, nous devons retourner sur nos pas sur une centaine de mètres et franchir un pont pour nous retrouver au coeur de Cacabelos qui, en fait, a des allures de petite ville plus que de village. Nous croisons Anna qui ne s'arrêtera pas ici mais qui prend quelques instants pour discuter avec nous. En plus d'être bien ensoleillée, la terrasse que nous choisissons est déserte. Nous y prenons une  bière pression bien froide en toute tranquillité. Il y a un signal wifi et le tenancier me remet aimablement, et sans rechigner, un papier avec le mot de passe. 

 

La ville est charmante et le parc près de la rivière est un bel endroit pour se prélasser. La température est radieuse. Nous nous gardons l'exploration de la ville pour plus tard car il faut aller faire la sieste.

 

Le temps file et l'heure du repas a sonné. Comme nous ne sommes pas des adeptes des restaurants espagnols, il faut s'organiser sans cuisine ce soir. Nous parcourons la ville de long en large en prenant soin de visiter boulangerie et épicerie. Ce qui me frappe dans cette épicerie, c'est la caissière qui met l'argent dans une petite boîte. Lorsqu'elle lève le couvercle pour me rendre la monnaie, j'aperçois les billets placés en pile, par ordre de valeur. Je trouve ça archaïque, considérant que le commerce compte bien quatre ou cinq allées, ce qui en fait pratiquement un supermarché en Espagne.

 

Nous cherchons un endroit pour pique-niquer et à part le parc de cet après-midi, il n'y a rien. Nous y retournons sans nous faire prier car c'est un endroit sublime. A cette heure-ci, l'ambiance est animée et familiale. Nous avons bien du plaisir à regarder de jeunes enfants jouer dans les arbustes et les buissons. La température est toujours merveilleuse. Pain baguette, fromage, salade, charcuterie, pâtisseries et comme gâterie, une canette de Coca-cola qui vaut plus cher qu'une bouteille de vin. Un festin de banc de parc. 

 

Au retour, il est vingt heures et Marita arrive à peine à l'auberge. Elle nous dit qu'elle va bien mais elle n'a pas bonne mine. Elle a l'air fatiguée et est blanche comme un drap. Elle en est au même point que nous sur le chemin car elle s'est arrêtée quelques jours pour se remettre d'une indigestion, qui ressemble plus à un abus d'alcool.

 

Notre chambre nous comble de confort et d'intimité et nous nous mettons au lit très tôt. Le son circule bien d'une pièce à l'autre et nos voisins, d'un bord comme de l'autre, parlent beaucoup. D'un côté, ce sont des français qui feront silence assez rapidement et de l'autre, deux jeunes femmes scandinaves qui parlent bas mais sans arrêt. Je dois encore m'improviser justicier de dortoir et réclamer la paix à vingt-deux heures trente.  

 

Tout n'est jamais parfait, même dans des endroits qui nous plaisent beaucoup comme ici. Il ne nous reste que dix jours de ce train de vie et nous rions maintenant de ces situations qui, jusqu'ici, nous irritaient. L'endroit parfait, nous le savons maintenant, c'est chez nous, à la maison.

 

 

 

 

Jour 31 / 18 km

Vendredi 7 mai 2010

Cacabelos / Trabadelo

(Via Las Angustias, Pieros, Valtuille de Arriba, Villafranca del Bierzo, Pereje)

Temps de marche : 5 heures 20 minutes

Distance vers Santiago : 177 km

 

"La nature nous a donné deux oreilles et seulement une langue afin de pouvoir écouter d'avantage et parler moins." (Zénon d'Elée)

 

Nous nous levons à notre heure habituelle bien que notre chambre soit un havre de noirceur. Nous déjeûnons au lit car pour aller au restaurant le plus proche, il faudrait rebrousser chemin sur  quelques centaines de mètres puis revenir vers l'auberge. C'est plus d'un demi-kilomètre que nous ne voulons pas ajouter aux dix-huit déjà prévus pour la journée. L'important, c'est de boucher un coin jusqu'au café qui viendra trois kilomètres plus loin. 

 

Le temps est surprenamment nuageux ce matin, compte tenu du temps extraordinaire qu'il faisait hier. Je ne perçois aucun signe de dégagement et la menace de pluie est bien concrète.

 

Nous faisons la pause déjeûner dans ce qui me semble être le village de Pieros. Je ne vois pas d'église mais juste des maisons éparses, dissimulées un peu partout dans des creux de terrains, à flanc de collines. Nous descendons une vingtaine de marches pour entrer dans un bar. L'endroit est très isolé et nous sommes les seuls clients. Les murs vert lime sont plus gais que la tenancière qui n'est pas très souriante ni expressive. Comme dans presque tous les bars, nous suivons le journal du matin à la télé espagnole en mangeant. 

 

Il ne reste que quelques bouchées à avaler que la pluie commence à tomber légèrement. C'est dommage car cela faisait bien deux semaines qu'il n'avait pas plu. Nous nous déguisons en chameau avec nos imperméables et reprenons la route. 

 

Les vignes sont encore plus feuillues que la veille et il semble même y avoir un début de floraison. La pluie doit assurément être la bienvenue chez les producteurs. 

 

La pluie s'intensifie et je ne parviens plus à trouver de positif. Nous atteignons le magnifique village de Villafranca del Bierzo et les souliers sont à limite de ce qu'ils peuvent absorber en eau. Si je m'écoutais, j'arrêterais la journée de marche ici, même s'il n'est que neuf heures trente. Heureusement c'est la mi-chemin et nous arrêtons prendre un autre café, histoire de faire sécher un peu les souliers et de se refaire un moral pour poursuivre notre route. 

 

La pluie a beaucoup diminué et nous sommes en mesure d'apprécier un peu plus les beautés du village. En marchant dans les rues étroites, nous passons devant la porte ouverte d'un atelier de sculpteur. L'artiste est en plein travail et est à mettre la dernière main à la statue d'un homme nu bien membré. Nous prenons quelques photos et repartons le sourire aux lèvres. 

 

Nous longeons une route nationale qui traverse les montagnes par la base et se faufile dans le creux des vallées. Le paysage est majestueux, voire spectaculaire. La co-habitation marcheurs/automobilistes est harmonieuse grâce à un muret de béton qui sépare la chaussée du sentier de marche sur plusieurs kilomètres. J'aime saluer les camionneurs et les faire klaxonner. Louise, elle, aime les coquelicots et son rêve d'en voir un champ se réalise enfin aujourd'hui. Je franchis le parapet et lui cueille un beau gros bouquet. 

 

Notre destination du jour, Trabadelo, est un village sans artifice ayant comme seul vestige, outre plusieurs maisons en ruine, une modeste église contenant une très ancienne relique de Saint-Jacques-de-Compostelle. Je ne sais pas si c'est le temps maussade qui rend le village aussi moche mais rien de ce bled ne m'inspire. Arrivés à l'auberge municipale, il n'y a pas âme qui vive à l'intérieur mais une note à l'entrée demande de se rendre au bar adjacent.  Nous descendons l'escalier extérieur qui semble mener au bar en question. C'est là qu'il nous faut nous enregistrer et payer pour notre séjour ici.

 

Nous sommes seuls pour l'instant et nous nous installons dans une chambre de six lits disposés comme d'habitude en trois ensemble de lits superposés. Les installations sont convenables et l'eau chaude est en abondance. La cuisine, la salle à manger ainsi que le salon ne forment qu'une seule et même grande pièce. C'est très bien mais ça manque de chauffage. Il fait froid et il faut bien s'habiller pour être à l'aise. Nous nous attaquons rapidement aux tâches puis composons avec nos provisions pour nous faire un dîner.

 

Le tour de ville aujourd'hui est sommaire et ne se limite qu'à arpenter la rue principale sur sa longueur. Dans le village, tout est triste. Je suis surpris chaque fois que je constate le manque de fierté de certaines communes qui ont la chance inespérée de se trouver sur le Camino Francès. La route nationale est proche et un relais de camionneurs défigure le bas de la montagne. Le temps est gris, froid et parfois pluvieux. Nous nous arrêtons pour prendre une bière dans un des rares bars de la place et en profitons pour analyser quelques comportements humains. A deux reprises, l'allemande assise à la table voisine baille en étirant les bras vers le plafond et en émettant un son affreux comme si elle était seule. Deux autres allemands sont accoudés au comptoir et parlent si fort qu'on jurerait qu'ils ont des porte-voix. Lâcher prise et en rire, tel est notre objectif. 

 

Quelques personnes se sont installées dans notre chambre, un français et deux hongrois. Ces derniers ne parlent ni français, ni espagnol, ni anglais. Je m'étends quelques instants avant de descendre souper, sans parvenir à dormir.

 

Comme c'est généralement le cas, nous sommes les premiers à s'emparer de la cuisine. Omelette aux légumes sautés. Ce n'est pas de la grande cuisine mais dans les circonstances, cette gastronomie de grands chemins nous satisfait pleinement. Un couple de français prend la relève aux chaudrons lorsque nous nous attablons.

 

Nous passons le reste de la soirée dans le coin salon de la grande pièce commune où se trouve des sofas de cuir et une télévision. Il y a une bonne variété de canaux et notre premier choix s'arrête sur les Simpson en espagnol. J'ai le goût de me sentir comme à la maison et je cours acheter des croustilles, du Coca-cola et du chocolat. Le village est quasi fantôme mais on ne manque de rien. Bien blottis l'un contre l'autre sous une grosse couverture subtilisée dans le dortoir, nous passons près de deux heures à regarder la télé en grignotant. Un jeune couple squatte l'autre divan et nous échangeons quelques politesses, sans plus. 

 

Demain, vingt kilomètres en montée jusqu'au petit village de O Cebreiro, au sommet d'une montagne. Mon objectif est très clair, arriver avant quatorze heures et chercher un bar qui présente les qualifications de Formule Un du Grand Prix d'Espagne. Avec un peu de chance, je me sauverai peut-être des corvées !

 

 

 

 

Jour 32 / 20 km

Samedi 8 mai 2010

Trabadelo / O Cebreiro

(Via La Portela de Valcarce, Ambasmestas, Vega de Valcarce, Ruitelán, Las Herrerias, Hospital, La Faba, La Laguna)

Temps de marche : 5 heures 20 minutes

Distance vers Santiago : 157 km

 

"Voyager, c'est être infidèle. Soyez-le sans remords; oubliez vos amis avec des inconnus."(Paul Morand)

 

La nuit a été bonne et je me sens d'attaque pour affronter les vingt kilomètres d'aujourd'hui, dont les huit derniers monteront vers O Cebreiro, à plus de mille trois cents mètres d'altitude.

 

Malgré le bon temps de la veille, nous quittons sans regret le triste village de Trabadelo vers sept heures ce matin. Comme aucun bar n'est ouvert pour déjeûner, il nous faut grignoter légèrement avant de prendre la route. 

 

Le temps est incertain et le poncho reste à portée de la main. C'est nuageux et un tantinet frais. Nous marchons aujourd'hui encore le long de la route nationale, toujours protégés par un muret de béton. Le paysage est beau mais j'en ai un peu marre de la circulation. 

 

Chaque jour apporte son lot de surprises et aujourd'hui, c'est dans un relais de routiers que nous déjeûnons. L'endroit est tout sauf accueillant mais il est hors de question de ne pas s'arrêter car nous avons déjà cinq kilomètres de parcourus et l'estomac est loin dans les talons. Nous devons traverser la route nationale et circuler au travers des camions en stationnement pour finalement atteindre la porte d'entrée. Le restaurant de type cafétéria est très grand et il n'y a pas moins de cinquante clients à l'intérieur, tous touristes ou camionneurs. Aucun sac à dos. Après avoir déposé nos choses, je me rends au comptoir circulaire au centre de la place pour passer notre commande. Près de dix serveuses se croisent et s'entrecroisent rapidement dans cet espace restreint. Il me faut tenir mon argent bien haut et bien à la vue pour espérer attirer l'attention d'une d'entre elles. C'est de la folie pure. Tous les charmants petits bars que nous avons connus semblent bien loin tout d'un coup.

 

La pluie commence à tomber quelques instants après avoir quitté le restaurant. Ce n'est qu'une bruine légère mais nous enfilons quand même les ponchos pour préserver les sacs à dos de l'humidité.

 

Nous longeons la sempiternelle route nationale et la circulation s'intensifie. Une chance, le décor montagneux est toujours aussi extraordinaire. Une rivière coule à nos côtés sur plusieurs kilomètres et les vallées que nous traversons sont des plus magnifiques. Les fleurs sauvages abondent et les spirées géantes embaument.

 

Alors qu'il n'y a pas si longtemps nous parcourions des territoires déserts et plats qui s'étendaient  à perte de vue, il y a ce matin un village à tous les deux kilomètres. Quelques-uns sont délabrés, d'autres très soignés. Des viaducs d'autoroutes démesurés en surplombent certains de façon atroce mais spectaculaire. Ces viaducs géants sont juchés très haut et font passer le flot de circulation d'un sommet de montagne à un autre. A leurs bases, les villages, bien que défigurés, sont des oasis de tranquillité.

 

Nous nous arrêtons dans plusieurs commerces sur notre chemin car durant le weekend, il ne faut pas manquer une occasion de faire des provisions. Nous achetons un pain intégral et des croissants dans une mignonne boulangerie artisanale ainsi que quelques items de base dans une épicerie. A cet endroit, le total de la facture me surprend et la jeune caissière réalise qu'elle a mis un zéro de trop au prix de ma barre de savon.

 

Nous marchons maintenant loin de la route nationale, au creux des vallées, et la tranquillité du sentier est apaisante. Les fermes que nous croisons sont jolies comme tout. Beaucoup d'animaux se prélassent dans les pâturages.

 

Nous faisons une nouvelle pause dans la localité de Hospital avant d'amorcer la montée vers O Cebreiro. En quittant, nous n'avons pas fait cent pas que je me rends compte que j'ai oublié de payer le café. Je rebrousse chemin et paie la tenancière.

 

Les montées se succèdent rapidement et les plateaux qui les séparent sont de plus en plus courts. Le rythme est bon et j'ai des ailes. Je grimpe sans hésitation et bien que ce ne soit pas mon but, je double des dizaines de personnes qui reprennent leur souffle ici et là. C'est excellent pour mon moral et pour mon égo.

 

Deux heures plus tard, vers midi quinze, alors que la pluie se remet à tomber, nous atteignons notre destination du jour, O Cebreiro, un village de vingt-sept habitants, situé au sommet de la montagne. Même si le plafond nuageux est bas, la vue sur les environs est impressionnante. Ma contemplation est brusquement stoppée lorsque j'aperçois, tout près, un stationnement d'autocars. Je suis inquiet pour la suite des événements.

 

Les rues du village sont envahies de touristes de tous âges, appareils photos à la main. Je me sens comme un chien dans un jeu de quilles. Nous devons nous frayer un chemin au travers de la foule pour nous rendre à l'auberge Xunta de Galicia, la seule du village. Chemin faisant, nous jetons un oeil à la toute petite, mais remarquable église millénaire. Nous repérons quelques bars pour tout à l'heure mais il est près de treize heures et je vais assurément manquer mon rendez-vous de Formule 1. 

 

Le refuge n'ouvre qu'à treize heures et nous devons attendre quarante minutes à la porte. Il mouille légèrement et la température est sous les douze degrés. Dans la file devant nous, il y a une vingtaine de personnes dont un exubérant groupe d'espagnols ainsi que Daniel, un retraité français de soixante-huit ans. Il était dans la même chambre que nous la veille et nous n'avions échangé que quelques politesses avec lui à ce moment-là. Je n'ai pas la tête aux nouvelles rencontres en ce moment et comme Louise est notre porte-parole en matière de français et moi pour les autres langues, elle converse avec lui. Daniel est un amoureux du Québec et il est bien sympathique. Je glisse un mot et un sourire à l'occasion mais je suis préoccupé par cette attente désagréable sous la pluie et ces espagnols irritants. 

 

Treize heures arrivent finalement et la porte ouvre. Le cauchemar commence. D'abord, les marcheurs entrent au compte-goutte. Trois personnes sont à l'accueil mais chacune a sa tâche précise, telle une chaîne de montage. La première prend les coordonnés et attribue un numéro de lit, la deuxième récolte l'argent et la troisième remet une taie d'oreiller et une enveloppe de matelas. Ça prend une éternité pour enregistrer chaque marcheur. Ensuite, ce n'est plus trois euros par personne tel que stipulé dans le guide, mais cinq. Bien que nous soyons clairement un couple qui voyage ensemble, nous nous faisons attribuer deux numéros de lits qui se suivent mais qui ne correspondent pas à un haut et un bas d'un même ensemble de lits superposés. Nous ne le réalisons que plus tard dans le dortoir. C'est hors de question que nous soyons séparés et c'est la commotion pour réclamer réparation, laquelle j'obtiens, non sans effort. 

 

Les dortoirs sont remplis un à la suite de l'autre, de sorte que les derniers lits attribués en fin de journée seront ceux des dortoirs plus petits, plus intimes et sans lits superposés. Logiquement, les places dans les dortoirs les plus confortables devraient être attribuées aux premiers arrivants mais il n'en est rien ici. Notre chambre compte plus de vingt lits et la majorité est occupée par le groupe d'espagnols qui faisait la file devant nous. Daniel le français est notre voisin de lit. Il n'y a pas de couvertures et cela m'ennuie vu le froid annoncé cette nuit. Pour le lavage, l'eau est congelée. A la salle de bain, après de longues secondes et plusieurs jeux de mains sous le robinet pour actionner le jet d'eau, je découvre qu'il y a une pédale au plancher pour amener l'eau au robinet. Je me sens comme une souris de laboratoire qui apprend un nouveau truc. Evidemment, pas d'eau chaude. La cuisine est ultra-moderne, en inox, avec deux plaques de cuisson. Par contre, il n'y a de couverts que pour trois personnes et à peine quatre casseroles pour accommoder les cent personnes du gîte. Pas de machines distributrices à café ni à boissons gazeuses. Pas plus d'ordinateurs avec l'internet payant et encore moins de signal wifi. La cerise sur le sundae, les douches. Autant du côté des hommes que du côté des femmes, tout est à aire ouverte et sans intimité aucune. Un véritable vestiaire sportif. En plus, les installations ne me permettent pas de garder mes vêtements près de moi lorsque je me lave. Sous la douche, j'accroche toujours mes vêtement à l'intérieur du cabinet de douche pour ne jamais me séparer de notre argent, de nos passeports et de mon cellulaire. A contre-coeur, je quitte sans me laver, alors que j'ai sué toute la matinée. C'est quand je retourne au dortoir et que Louise revient elle aussi sans s'être lavée que nous pouffons de rire. Nous sommes traités comme du bétail et cet endroit remporte la palme du pire gîte où nous ayons logé jusqu'à maintenant. 

 

Le village serait adorable s'il n'y avait pas tant de touristes. La place est dénuée de charme avec toute cette foule qui déambule dans les rues. J'ai l'impression d'être dans un village reconstitué où tout est faux. Nous entrons dans un bar plutôt charmant et à ma grande surprise, les qualifications du Grand Prix de Formule 1 d'Espagne ne font que commencer alors que je les croyais terminées. En plus, il y a un signal wifi. Ma journée est sauve. Peu de tables sont libres mais nous réussissons à en dénicher une avec vue sur l'écran géant. Bière, soupe et pain sont à mon goût. Je me détends enfin. 

 

Sans lavage à faire ni douche à prendre, nous avons beaucoup de temps libre cet après-midi. Nous allons du côté de l'église millénaire où nous assistons à une messe en anglais. Nous faisons aussi les boutiques de souvenirs et je réalise l'inutilité de tous ces objets, compte tenu de la simplicité dans laquelle nous vivons depuis un mois. Lorsque la pluie cesse, nous nous assoyons sur un muret de la rue principale et observons en silence le triste spectacle que nous offre la masse touristique. 

 

Dernière étape, les courses. L'épicerie du village est très petite et ne tient qu'en une seule pièce avec quelques tablettes sur les murs et un comptoir vitré contenant un peu de charcuterie. L'endroit est malpropre et en désordre. Le vieil homme derrière le comptoir semble être le commis et ne démontre aucune courtoisie. Tout est très cher. Je n'achète qu'une salade en conserve. Je n'aime définitivement pas ce village. 

 

Pour ajouter au déplaisir, il pleut sans arrêt et il fait froid. Nous sommes condamnés à retourner à l'auberge, qui est maintenant remplie à capacité. Je suis surpris de ne pas reconnaître un seul visage. Il faut dire que le nombre de marcheurs augmente considérablement à chaque jour, étant donné qu'il ne reste que cent cinquante kilomètres avant Santiago. La Compostela, reconnaissance papier attestant qu'une personne a marché sur le chemin de Compostelle, est remise aux gens qui ont parcouru au minimum les cent derniers kilomètres du Camino Francès. J'ai l'impression qu'il n'y a qu'une minorité de marcheurs à ce point-ci qui sont partis de St-Jean-Pied-de-Port comme nous. Nous nous attendons à un achalandage notable sur la route et dans les gîtes pour les prochains jours.

 

Nous soupons si tôt que nous sommes au lit vers dix-neuf heures trente, même en sachant que jamais nous ne réussirons à nous endormir. Il y aura un va-et-vient constant et les lumières du dortoir resteront allumées très tard. Mais nous sommes prêts à mettre beaucoup d'eau dans notre vin en pensant que demain, cette page de notre voyage sera tournée et oubliée. C'est quand même dommage de penser comme ça alors qu'après tout, nous sommes en vacances en Espagne !

 

 

 

 

Jour 33 / 21 km

Dimanche 9 mai 2010

O Cebreiro / Triacastela

(Via Liñares, Hospital da Condesa, Padornelo, Fonfria, Viduedo, Filloval, As Pasantes, Ramil)

Temps de marche : 5 heures 55 minutes

Distance vers Santiago : 138 km

 

"Etre capable de trouver sa joie dans la joie de l'autre: voilà le secret du bonheur." (Georges Bernaros)

 

Les espagnols ont encore fait la loi dans le dortoir hier soir et c'en est décourageant. Ce matin, ce n'est pas mieux. Aucune gêne à ouvrir les lumières de la chambre. Même s'il le font à une heure raisonnable, ce n'est pas dans les us des auberges d'agresser ainsi les gens qui se réveillent. Je ne souris à personne et emballe mes choses.

 

Il fait très noir dehors et l'eau ruisselle sur les fenêtres du dortoir. La pluie tombe et la brume est à couper au couteau. Comme le restaurant où nous déjeûnerons est tout près et que la pluie est faible, nous ne mettons pas nos imperméables tout de suite et enfilons les sacs à dos sans les attacher. Sur le seuil de la porte de l'auberge, à l'abri, nous prenons une grande inspiration, rentrons la tête dans les épaules et partons au double trot vers le bar. 

 

Le déjeuner est délicieux mais je ne le savoure pas car chaque bouchée me rapproche du moment où nous devrons quitter pour affronter l'intempérie. J'aurais souhaité que la température change du tout au tout, comme c'est souvent le cas en altitude, mais ce ne sera pas pour ce matin. Nous n'en avons pas envie mais il faut partir. 

 

Les conditions sont vraiment abominables, les pires que nous ayons connues jusqu'à maintenant. Pluie, vent, froid, brume, noirceur, tout y est. Les sentiers sont très vaseux et nous devons zigzaguer constamment pour éviter l'eau et la vase. La brume empêche toute visibilité et je ne regarde que le bout de mes pieds. La succession des pas est très monotone. Alors que nous sommes toujours au haut de la montagne, nous passons près d'un monument érigé en l'honneur des pèlerins. Il s'agit d'un homme marchant penché, face au vent, tenant son bourdon d'une main et son chapeau de l'autre. Je ne dois certainement pas être le premier pèlerin à me reconnaître dans cette création artistique.

 

Peu après, un homme au pas rapide nous dépasse mais ce n'est pas un pèlerin. Il porte un veston avec un léger imperméable transparent qui vole au vent dans tous les sens. Il l'a régulièrement par-dessus la tête. Il porte à la main une curieuse mallette qui me fait croire qu'il est peut-être médecin. Il marche d'un bon pas et nous sème au bout d'une trentaine de minutes. 

 

Nous faisons une première pause plus tôt que prévu après seulement une heure de marche. Les grands vents, la pluie intense et les mains gelées ont eu raison de notre ténacité. Nous prenons une table le plus près possible d'un calorifère mais rien ne s'en dégage. J'enlève quand même mes souliers. Si seulement j'avais eu quelques journaux pour les éponger un peu. Daniel le français est là et nous causons d'une table à l'autre. Lorsque je me lève pour retourner vers la porte où nous avons laissé nos bâtons, je passe devant la cuisine et vois la serveuse se moucher, jeter son mouchoir puis retourner avec ses mains les morceaux de baguettes qui rôtissent sur la grille. Je me réjouis de ne pas avoir vu cette scène en arrivant, même si je me doute bien qu'elle l'a déjà fait auparavant.

 

La pluie a beaucoup diminué. La grisaille rend malheureusement ordinaire cette portion du chemin. Malgré le plafond nuageux très bas, j'ai le sentiment que le temps va se dégager. Cette pensée me motive à mettre machinalement un pied devant l'autre, tel un automate. Louise marche si loin devant moi que je la perds parfois de vue.

 

Lorsque nous atteignons ce que nous croyons être le village de La Faba où nous avons prévu faire notre pause de mi-chemin au douzième kilomètre, il ne pleut plus mais la menace est toujours là. En fait, l'endroit ressemble plus à un hameau qu'à un village. Heureusement, il y a un bar. En entrant dans ce commerce aux allures de maison privée, je demande au tenancier où nous nous trouvons et il me dit que nous sommes à Viduedo. Mon visage s'illumine d'un coup. Sans nous en rendre compte, nous avons dépassé de trois kilomètres le village de La Faba. Ce n'est pas douze kilomètres que nous avons parcourus ce matin mais bien quinze. Quelle sensation agréable de réaliser qu'il ne reste que six kilomètres à marcher pour atteindre notre destination du jour, Triacastela.

 

Nous prenons place près du foyer qui dégage une chaleur réconfortante. Je retire mes souliers que je dépose au pied du foyer et j'approche une chaise sur laquelle nous déposons manteaux et gants. Café, gâteau, chocolat, tout est parfait. Une chanson en français joue à la radio et la jeune fille derrière le comptoir la fredonne joyeusement. Au sortir de ce chaleureux bar, la pluie a presque cessé. Nous portons encore les impers mais heureusement, tout ce qui en dépasse comme les manches de manteaux et les souliers sont maintenant bien secs. Cela nous redonne l'énergie nécessaire pour affronter le peu de route qu'il nous reste à parcourir.

 

Nous n'avons pas cent mètres de fait que nous sommes stoppés par un camion qui bloque la rue étroite où nous déambulons. Le véhicule est en travers de la rue et ce n'est pas possible de passer ni d'un côté ni de l'autre. Dans la boîte du camion, un homme tente de faire embarquer une vache en tirant de toutes ses forces sur une corde attachée au cou de l'animal. L'homme n'a aucune chance dans cette partie de souque à la corde. La bête est décidée à ne pas monter. Un vieil homme en retrait de l'action nous fait signe et nous offre de passer dans l'étable pour contourner le camion. Nous avons beaucoup de plaisir à le suivre dans cette vieille grange où se trouvent des poules et des vaches. Nous le remercions chaleureusement et prenons une photo de lui.

 

Le temps s'est vraiment amélioré. La brume est disparue, la pluie ne tombe plus. Au sud se dessine une bande de ciel bleu qui repousse la masse nuageuse grise. Le soleil cherche même à percer. En peu de temps, nous apercevons Triacastela au loin, dans le creux de la vallée, baignée de soleil. C'est magnifique ! Les vents n'ont pas relâché et ils ont joué en notre faveur. La journée est soudainement fantastique. Nous ne prenons pas le temps d'enlever nos ponchos car il nous faut arriver au plus vite. Louise a une terrible envie d'aller aux toilettes. La bouffe du McDonald's de cette semaine nous a chambardé le système et Louise en paie le prix aujourd'hui.

 

Nous entrons au trot dans Triacastela vers midi quarante-cinq. Rien dans notre guide ne nous indiquait qu'il fallait traverser le village en entier pour atteindre l'auberge privée Berce do Camino. C'est pourtant ce qu'il faut faire et Louise n'en peut plus de se retenir. Chaque minute qui passe est un calvaire. A l'instant où nous mettons le pied dans l'auberge, la pauvre ne fait ni un ni deux puis court jusqu'à la salle de bain. Elle passe devant Daniel qui est déjà sur place et le salue en vitesse sans même s'arrêter.  

 

Pendant ce temps, je fais le pied de grue dans le bureau à l'entrée en attendant que quelqu'un se pointe pour nous enregistrer. Ce n'est qu'au retour de Louise, soulagée, que je remarque une note sur le mur indiquant d'aller chercher le responsable au bar qui se trouve un peu plus haut dans la rue. Je m'exécute et me rends au bar. La personne que je recherche n'est pas difficile à repérer car il n'y a qu'un seul client à l'intérieur. Il semble un peu bourru au premier contact mais en marchant avec lui pour retourner au gîte, il s'avère bien sympathique. Chemin faisant, je m'informe de l'heure du Grand Prix de Formule Un mais il ne le sait malheureusement pas.

 

Après l'enregistrement et de nouvelles estampes dans nos crédencials, l'hospitalero nous fait visiter les lieux tout en nous amenant à notre chambre. La cuisine, la salle à manger et le living sont au rez-de-chaussée et les chambres à l'étage. Nous sommes renversés par la beauté et la propreté des lieux. Et quand la porte de notre chambre s'ouvre, nous sommes conquis. Nous nous trouvons littéralement dans un hôtel à prix de refuge, à deux euros de plus qu'au dortoir à bétail de la veille. Nous sommes bouche bée. Chambre intime pour deux, lits côte-à-côte, volet opaque, vue sur la rue, porte qui se barre, douches personnelles, cuisine fonctionnelle, salle commune avec sofas et télé, ordinateurs avec internet gratuit et j'en passe. C'est au-delà de nos espérances et les mésaventures d'hier soir sont déjà loin derrière. 

 

Alors que je m'apprête à sauter dans la douche, l'hospitalero monte à notre chambre pour me dire que la course de Formule Un est commencée depuis quelques minutes. Je descends immédiatement à la salle commune et la télévision est déjà au canal du grand prix. Quelle délicatesse ! Je l'embrasserais !

 

Comme la course durera deux heures, je ne regarde que les premiers tours puis retourne prendre ma douche et compléter le lavage avec Louise. Dans le temps de le dire, nous traversons la rue et prenons place dans le bar désert d'en face pour regarder la deuxième moitié de la course. J'ai peine à croire que je suis dans un bar en Espagne à regarder en direct le Grand Prix de Formule Un de Barcelone. La tenancière n'est pas très loquace mais ça n'a pas vraiment d'importance considérant que la bière est rafraîchissante, le bol d'arachides délicieux et le sandwich format géant au jambon et au fromage succulent. Même si le héros local Fernando Alonso termine deuxième, loin derrière le premier, nous passons un moment inoubliable.

 

Avant de poursuivre notre tournée du village, nous retournons à l'auberge jeter un oeil sur nos cordes à linge vu le temps incertain. Suite à cela, il nous faut trouver un signal wifi car nous avons rendez-vous avec notre fille pour une conversation téléphonique via internet. Pour cela, nous entrons dans un autre bar et commandons joyeusement un nouveau verre de bière. Tout se passe comme prévu et il est bon d'entendre la voix d'Audrey pour la première fois depuis plus d'un mois. 

 

Après cet autre moment de grande joie, nous marchons paisiblement dans le village à la recherche d'une épicerie. A l'aller comme au retour, nous passons devant une basse-cour où un coq coquerique à cœur joie. Ou bien il veut nous faire peur, ou bien il veut impressionner ses poulettes. Peu importe, le spectacle est amusant et inusité. 

 

Depuis dix jours, nous avons troqué les sandales de plastique pour nos souliers de marche lorsque nous déambulons l'après-midi dans les villes et villages. Et depuis ce temps, genou et cheville vont beaucoup mieux et bien que ce ne soit pas parfait, c'est suffisant pour ne plus me préoccuper.

 

Nous retrouvons Daniel à l'auberge et passons un moment avec lui en préparant le souper. La cuisine est petite mais propre et fonctionnelle. Nous cuisinons encore des pâtes et des légumes sautés mais c'est simple, rapide, délicieux et nourrissant.

 

Nous réintégrons notre chambre vers vingt heures et fermons porte et volet à double tour. Au moment où nous nous mettons au lit, deux personnes s'installent dans la chambre voisine et sont de nationalité espagnole. Heureusement, ils ne sont pas bruyants et nous nous endormons dans le temps de le dire. De la façon dont elle avait débutée, j'étais loin de me douter que cette journée serait à ce point extraordinaire.

 

 

 

 

Jour 34 / 19 km

Lundi 10 mai 2010

Triacastela / Sarria

(Via A Balsa, San Xil, Montán, Fontearcuda, Furela, Pintín, Calvor, Perros, Aguiada, San Mamede)

Temps de marche : 5 heures 10 minutes

Distance vers Santiago : 119 km


"Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donner." (La Bruyère)

 

C'est notre meilleure nuit depuis un mois et contrairement à mon habitude, je ne me suis pas réveillé à toutes les heures. Le volet opaque empêche de voir le temps moche de ce matin. La pluie tombe finement. Nous quittons à regret ce havre de paix qu'était cette splendide auberge. Nous traversons la rue pour déjeûner au bar d'en face. C'est encore et toujours un moment agréable de notre journée.

 

Nous enfilons les ponchos et quittons Triacastela à destination de Sarria. Les conditions sont mauvaises mais beaucoup mieux qu'hier.

 

Nous n'avons pas deux kilomètres de fait que je réalise que mon appareil photo n'est plus à ma taille. Le mousqueton qui le retenait à ma ceinture a cédé et l'appareil est tombé. L'adrénaline monte en flèche et nous rebroussons chemin instantanément. Ce n'est pas tant l'appareil que les mille quatre cents photos qu'il contient qui me donnent subitement des sueurs froides. Je me rappelle avoir pris une photo de la façade de l'auberge après le déjeûner donc en scrutant minutieusement le sentier jusqu'à l'auberge, je devrais le retrouver. Nous n'avons pas cent pas de fait que trois marcheurs arrivent à notre rencontre et l'un d'eux, sentant clairement le désarroi dans la vitesse de mon pas, lève le bras en brandissant bien haut mon appareil. L'homme est très souriant et il ressent bien mon soulagement. Je ne sais pas quelle langue il parle mais je m'adresse spontanément à lui en anglais et le remercie sans arrêt. Même s'il est beaucoup plus grand que moi, je n'hésite pas un instant à le serrer dans mes bras. Ce pur étranger est devenu en un instant une personne importante dans ma vie et un ami pour toujours. Nous nous laissons sur une sincère poignée de mains.

 

Je réfléchis abondamment à cette histoire durant les kilomètres qui suivent. Je ne sais pas le nom de cet homme ni d'où il vient. Je n'ai même pas une photo de lui. Tout s'est passé si rapidement. Je sais qu'il est espagnol. Est-ce un hasard qu'après toutes nos péripéties de dortoirs, ce soit un espagnol qui vole à ma rescousse ? Je souhaite de tout cœur le revoir. Ses compagnons et lui sont partis devant et marchent d'un bon pas.

 

Nous poursuivons notre route en silence et traversons de minuscules villages à tous les deux kilomètres. Ils sont parfois si petits que nous nous rendons à peine compte que nous les traversons, probablement encore des hameaux. 

 

Passés la mi-chemin, nous approchons du village où nous prévoyons prendre le café con leche. Nous passons devant un premier bar en retrait du chemin et d'un commun accord préférons nous rendre au village même. Mauvaise décision. Ni bar, ni village plus loin. Ce que nous croyions être une localité n'est en fait qu'une succession éparse de maisons et de fermes le long du chemin. Pas question de revenir sur nos pas et de refaire le kilomètre qui nous sépare du bar rencontré plus tôt. Nous sommes condamnés à nous trouver un coin au sec et à l'abri du vent pour s'asseoir et grignoter quelque chose. Cela fait presque trois heures que nous ne nous sommes pas arrêtés.

 

Il ne reste que huit kilomètres à faire et malgré notre décision de ne plus nous arrêter d'ici la fin, nous ne résistons pas au bar qui se trouve sur notre route deux kilomètres plus loin, dans le village de Pintin. En entrant dans le café, Louise reconnait l'homme qui a retrouvé mon appareil photo. Il est attablé avec ses trois compagnons. C'est une bénédiction de les revoir. Je ne fais ni un ni deux et me dirige à leur table. Ils me reconnaissent et nous discutons joyeusement un moment. Ils parlent tous espagnols et nous nous comprenons tant bien que mal. Une jeune fille qui parle anglais et espagnol s'approche et pendant un moment, elle traduit tant bien que mal les propos de l'un et de l'autre. Mon ange-gardien s'appelle Luis, est originaire de Madrid et vit à Barcelone. Ses copains et lui, tous jeunes retraités, font chaque année une portion du chemin de Compostelle. Ils marchent sans sac à dos et ne fréquentent qu'hôtels et restaurants. Ils marchent toujours à trois et le quatrième, à tour de rôle, apporte la voiture et les bagages à l'étape suivante. Ce coup-ci, je prends des photos. Le moment est fort.

 

Nous les laissons terminer leur repas et reprenons notre table dans la pièce voisine pour prendre notre café. Je retourne les voir quelques minutes plus tard avant de quitter et cette fois-ci, je m'assois avec eux. Nous faisons plus ample connaissance et l'un d'eux, Pépé, parle très bien français. Je leur offre une bouteille de vin mais ils refusent catégoriquement. A leur tour, ils m'offrent quelque chose à boire et je décline aussi. L'échange que nous avons est cordial et je sens déjà un fort lien qui m'attache à eux, principalement à Luis. Nous nous laissons sur de solides poignées de mains en espérant sincèrement nous revoir.

 

Il ne reste plus que six kilomètres et la pluie a cessé. En moins de vingt minutes, nos compagnons nous rattrapent et je fais le reste du chemin seul avec Luis. Nous discutons pendant plus de quatre-vingt-dix minutes ensemble et Louise est loin devant car nous ne marchons pas très vite. Il me parle lentement et fait beaucoup d'efforts pour que je le comprenne. C'est une attention qui me touche. Nous nous questionnons l'un et l'autre sur nos vies respectives et j'ai beaucoup de plaisir à en apprendre sur lui. Il me raconte avoir perdu son téléphone cellulaire plus tôt sur le chemin et qu'une jeune femme l'avait retrouvé et le lui avait remis. 

 

L'auberge où la joyeuse bande de Luis couchera ce soir se trouve à l'entrée de la ville de Sarria et nous nous laissons définitivement quand nous y arrivons. Nous devrions normalement être au même moment à Santiago mais nous ne fixons pas de rendez-vous officiel car trop d'impondérables entrent en ligne de compte. Si nous nous revoyons, ce sera uniquement dû au hasard.

 

Nous marchons un bon moment dans Sarria et montons quelques bons escaliers avant de trouver enfin notre gîte, l'auberge privée Los Blasones. Le hall d'entrée ainsi que le premier plancher où se trouvent cuisine et salle à manger est presque luxueux et contraste énormément avec l'étage supérieur plutôt rustique où sont les chambres. Nous nous installons dans une chambre de quatre lits disposés en lits superposés et un jeune couple d'espagnols se joindra à nous un peu plus tard.

 

La pluie complique le séchage du linge et bien que les cordes soient à l'abri, le fond de l'air est très humide. Qu'à cela ne tienne, nous saurons quoi faire si tout n'est pas sec pour demain.

 

Le temps est maussade et ne nous permet pas d'aller à la découverte de la ville. A vrai dire, à ce moment-ci du voyage, je commence à filer pour moins de visite et plus de repos. Nous allons au bar du coin boire un coup, sans plus.

 

Entre la sieste et le souper, je pars seul faire quelques courses, principalement pour du vin et des pâtisseries. Malgré l'imminence de pluie, j'arpente longuement le quartier, en prenant soin de bien retenir mon trajet. Je trouve finalement une pâtisserie mais il y a une longue file d'attente et une seule employée. Je me rabats sur le supermarché de l'autre côté de la rue. Les pâtisseries se réduiront à un produit commercial emballé, ce qui n'est pas mal en soi. Je suis enchanté par les soixante-deux sous que me coûte la bouteille de vin rouge, la moitié du prix d'une canette de Coca-cola. Je suis convaincu qu'il ne s'agit pas d'un grand cru mais cela accompagnera à merveille notre modeste repas. 

 

Nous mangeons seuls car il est tôt. Considérant que la majorité des gens présents ici sont espagnols, il est à parier que la fiesta débutera tard et, malheureusement, se terminera tard aussi. 

 

Le destin a mis des gens extraordinaires sur mon chemin aujourd'hui, principalement Luis qui a fait une différence dans ma vie par un geste tout simple. Je sais bien que ce n'était pas une question de vie ou de mort mais il a quand même sauvé plus d'un millier de photos du plus important voyage de ma vie. J'aime à penser qu'il y a toujours quelqu'un quelque part prêt à aider un étranger dans le besoin et aujourd'hui, pour Luis, cet étranger, c'était moi. 

 

 

 

 

Jour 35 / 23 km

Mardi 11 mai 2010

Sarria / Portomarin

(Via Vilei, Barbadelo, Rente, Peruscallo, Cortiñas,   A Brea, Morgade, Ferreiros, A Pena, As Rosas, Moimentos, Laxe, Mercadoiro, A Parrocha, Vilachá, San Pedro)

Temps de marche : 6 heures 10 minutes

Distance vers Santiago : 96 km

 

"La volonté trouve des moyens." (Orison Swett Marden)

 

Ma tolérance est encore mise à rude épreuve dans cette auberge. Notre chambre est située au-dessus de la salle à manger où les espagnols ont fait la fête jusqu'à minuit hier soir. Ce matin, nous nous levons comme toujours vers six heures quinze et nos voisins de lits dorment à poings fermés. Les dortoirs ne sont pas des endroits pour faire la grasse matinée et passé six heures, il faut s'attendre à ce que ça bouge. Je ne fais donc pas plus de bruit qu'il n'en faut, mais je n'en fais assurément pas moins. Je ne me gêne pas avec les fermetures éclairs des sacs de couchage que je remonte rapidement d'un seul trait, les housses de matelas plastifiées que je replie allègrement et le froissement des sacs de plastique que je remets dans les sacs à dos. Je suis à la limite du manque de respect mais je me sens bien. 

 

Il fait encore noir et c'est froid. Nous déjeûnons au bar voisin de l'auberge. La porte est grande ouverte et le froid qui pénètre à l'intérieur ne semble déranger que Louise et moi. Nous nous assoyons le plus loin du courant d'air que possible. Nos voisins de tables, des danois je crois, ont une drôle de manière de tartiner leur pain. Ils déposent le côté plat d'une tomate coupée en deux sur un morceau de pain, frottent la tomate sur le pain dans un mouvement de va-et-vient suffisamment fort pour bien rougir le pain, puis jettent la tomate. Amusant !  

 

Nous quittons Sarria au lever du soleil revêtus de nos ponchos. Il ne pleut pas mais un léger crachin nous postillonne au visage. Le positif, moins de vent, moins de pluie, moins de froid. Le négatif, une partie du chemin est extrêmement vaseuse et ruisselante d'eau. Il est très difficile de ne pas mouiller les chaussures et le rythme de marche est considérablement ralenti. Les éléments s'acharnent sur nous depuis trois jours mais je repense aux deux dernières semaines qui ont été extraordinaires et ça me console. 

 

Il est difficile de s'arrêter régulièrement dans ces conditions. Nous filons d'un trait jusqu'à la pause de la mi-chemin vers les treize kilomètres. Depuis quelques jours, je réalise que moins je fais de pause, mieux je me porte. J'ai aussi l'impression que plus la fin approche et moins nous traînons en chemin. Lors des premières semaines de notre périple, il aurait été inconcevable de faire de si longues distances sans s'arrêter mais maintenant, tant que la forme est bonne, nous avançons au maximum.

 

Malgré la température, les paysages sont fabuleux. Nous faisons de belles découvertes, comme des choux sur tiges, des séchoirs à maïs et des châtaigniers. Nous traversons quelques ruisseaux sur des chemins pavés de larges pierres et bien malin qui réussit à ne pas se mouiller les pieds. 

 

Depuis qu'il reste moins de cent cinquante kilomètres avant Santiago, il y a sur le chemin une borne kilométrique à tous les cinq cents mètres. C'est bon pour évaluer les distances mais voir le kilométrage descendre au compte-goutte me décourage un peu. J'aime bien en manquer quelques unes, volontairement ou pas, pour me permettre de soustraire un ou deux kilomètres d'un seul trait.

 

Alors que nous prenons le café un peu passés la réputée borne de cent kilomètres, Luis et son compagnon Felipe arrivent sur l'entre-fait et nous avons encore une fois beaucoup de plaisir à nous revoir. Après quelques photos, nous nous disons "hasta luego", à plus tard, plutôt que "adios". Nous sommes persuadés de nous revoir. 

 

En reprenant la route, nous retrouvons par hasard Daniel, notre ami français, notaire à la retraite, que nous côtoyons à chaque jour depuis Trabadelo, quatre jours plus tôt. Nous faisons les derniers dix kilomètres de la journée en sa compagnie.

 

Après six longues heures de marche dans des conditions parfois difficiles, en plus de deux troupeaux de vaches que nous avons été forcés de suivre durant plusieurs centaines de mètres, nous arrivons à destination vers quatorze heures. L'entrée dans Portomarin est remarquable, d'abord parce qu'il y a une étendue d'eau, ce qui est peu fréquent sur le Camino Francès, puis parce qu'il faut franchir un très long pont pour arriver aux portes de la ville. Il n'y manque que le soleil. Toujours accompagnés de Daniel, nous arrivons à l'auberge qui affiche malheureusement complet. C'est la première fois de notre périple que nous nous cognons le nez sur une porte. Nous ressortons quelques adresses d'hébergements de notre guide puis repartons immédiatement. L'auberge municipale est deux coins de rue plus loin. Beaucoup de bruit provient de l'intérieur et il semble y avoir déjà beaucoup de monde. Cent dix places, trois euros… pas question… nous passons sans nous arrêter.  

 

La ville est très mouvementée et l'achalandage élevé nous indique clairement que Saint-Jacques-de-Compostelle n'est plus très loin. La chance est avec nous à notre troisième tentative. L'auberge privée Porto Santiago est dissimulée dans une petite rue et à notre arrivée, les quatorze lits sont inoccupés. La maison n'est pas récente mais l'intérieur est refait à neuf. Tout reluit de propreté. L'endroit ne ressemble en rien à ce que nous avons connu jusqu'ici alors que les sept unités de lits superposés et le coin cuisine sont dans une seule et unique pièce. La petite cour arrière est accessible par une porte patio. 

 

L'hospitalera est fort aimable, en plus d'être très attentionnée. Ce gîte vaut définitivement son pesant d'or et pas un instant je ne regrette les dix euros qu'il en coûte par rapport aux trois de l'auberge municipale. Nous prenons les deux lits les plus éloignés de la cuisine et Daniel s'installe dans celui voisin aux nôtres. Il nous met en garde du bruit que fait la nuit son appareil respiratoire mais cela ne nous dérange pas. Nous l'avons eu deux fois comme voisin auparavant et jamais je n'avais remarqué qu'il utilisait un appareil pour contrôler son apnée du sommeil. Transporter cet équipement de près de cinq kilos relève de l'exploit et nous l'admirons beaucoup. L'auberge est drôlement paisible compte tenu de la foule au village. Nous nous croisons les doigts pour que le groupe d'espagnols qui voyage au même rythme que nous ne se retrouve pas ici. Et nous serons exaucés. Seulement un jeune homme espagnol occupera un autre lit. C'est à peine si nous le remarquons tellement il est discret. 

 

L'hospitalera est très patiente avec nous et répond inlassablement  à toutes nos questions et demandes. A notre insu, elle met du papier journal dans nos souliers pour les assécher. Nous faisons nos tâches en toute tranquillité et comme le temps est à la pluie, nous ferons un premier lavage à la machine depuis plus d'un mois. Au diable le mélange de la crasse, nous partageons la cuvette et les frais avec Daniel. 

 

Lorsque tout notre linge se retrouve dans la sécheuse, nous quittons l'auberge pour la pause-rafraîchissement de l'après-midi. En nous voyant sortir sous la pluie, l'hospitalera ajoute à ses gentillesses et nous prête un parapluie.

 

Nous descendons la rue principale et prenons bière et tapas bien au chaud dans un bar à l'allure américaine. Comme c'est notre habitude à ce moment-ci de la journée, nous préparons notre journée du lendemain en établissant où nous ferons nos pauses et où nous logerons pour la nuit suivante.

 

Nous marchons quelque peu dans le village munis de notre parapluie et coupons court la visite lorsque nous dénichons une épicerie intéressante. Daniel sera notre invité ce soir et nous devons faire les courses en conséquence. Nous lui préparerons notre spécialité du chemin, pâtes et légumes sautés. 

 

Au retour à l'auberge, il est encore tôt en après-midi. En constatant que nous avons fait les courses sans lui, Daniel insiste pour nous offrir tapas et bière. Nous nous plions à sa demande et repartons gaiement pour un deuxième service. Cette fois-ci, c'est dans un charmant pub au cachet irlandais que nous nous retrouvons. Daniel ne néglige rien pour nous faire plaisir et commande une variété de charcuteries finement tranchées, servies sur une grande planche de bois avec une corbeille de pain. Ajoutée à cela une bière pression bien froide et c'est le paradis. Nous sommes à manger et discuter avec Daniel que j'aperçois de ma place mon ami Luis qui passe dans la rue. Je cours le saluer. Une fois de plus, après avoir discuté quelque peu, nous nous laissons sur une poignée de main en espérant nous revoir plus tard. 

 

La sécheuse est un gobe-pièces et notre linge n'en finit plus de sécher. Quelques items resteront suspendus à notre lit pour la nuit. Verre de vin à la main, nous préparons le souper avec Daniel qui insiste pour participer. Nous sommes seuls à la cuisine et nous nous sentons pratiquement comme à la maison. Grâce au signal wifi de la maison, nous parlons quelques instants avec nos enfants via internet. 

 

La soirée dans cette douillette auberge est des plus agréables. S'il avait fallu que tous les lits soient occupés dans cette pièce où cuisine et dortoir ne font qu'un, je crois qu'il se serait assurément dit des mots méchants. A ce moment-ci du voyage, mon niveau de tolérance est au plus bas. Heureusement, tout se passe à merveille. 

 

Nous nous mettons au lit en toute tranquillité vers vingt-et-une heures. Notre voisin de dortoir espagnol est toujours aussi discret et c'est à peine si nous remarquons sa présence. Je m'endors sur une sage parole de Daniel qui dit : "Si tu n'as pas ce que tu aimes, aimes ce que tu as".

 

 

 

 

Jour 36 / 16 km

Mercredi 12 mai 2010

Portomarin / Airexe

(Via Toxibo, Gonzar, Castromaior, Hospital da Cruz, Ventas de Narón, Ligonde)

Temps de marche : 4 heures 30 minutes

Distance vers Santiago : 80 km

 

"Courir le monde de toutes les façons possibles, ce n'est pas seulement la découverte des autres, mais c'est d'abord l'exploration de soi-même, l'excitation de se voir agir et réagir." (Xavier Maniguet)

 

Après trente-cinq nuits à dormir dans des lits différents et plus de sept cents kilomètres sous les semelles, j'ai de moins en moins le gout de jouer au bohème et mon désir d'arriver à Saint-Jacques-de-Compostelle est fort. Je demeure émerveillé par tout ce qui s'offre à moi, bien que la magie du chemin n'opère plus sur moi comme elle le faisait jusqu'à tout récemment. Aujourd'hui, pour la première fois, je me demande comment je vais me sentir quand je n'aurai plus à marcher en me levant le matin et j'anticipe vivement ce moment. Je commence à rêver aux deux semaines de vacances qui nous attendent après notre pèlerinage.

 

Le matin est frais et sans nuage. Enfin nous pouvons espérer un retour du beau temps. Nous quittons l'auberge vers sept heures en compagnie de Daniel. Deux coins de rue plus loin, nous nous engouffrons dans le bar américain de la veille où nous déjeûnerons. En quittant, je vois Luis et ses potes au loin et nous nous saluons encore vivement.

 

Nous marchons sous un beau ciel bleu et cela fait plaisir d'enfouir le poncho au fond du sac à dos. Daniel ne nous accompagnera pas très longtemps car il est plus lent que nous. Sa jambe blessée et son sac à dos alourdi par son appareil respiratoire le ralentissent beaucoup. Nous avons un excellent rythme ce matin et personnellement, j'ai des ailes, particulièrement dans les montées.

 

La journée extraordinaire a eu raison de mon blues matinal et nous savourons notre marche comme jamais auparavant. Tout est amplifié, lumière, odeurs, couleurs. Le chemin est constamment sous un couvert de feuillages et la fraîcheur des sous-bois sent terriblement bon. Les hangars à maïs se multiplient et les fleurs des champs abondent. Nous passons devant un café où Luis est attablé avec ses copains et c'est encore le sempiternel rituel de salutations amicales qui s'engage. 

 

Les bornes défilent à un rythme effréné et rapidement nous nous retrouvons devant un bon café con leche, un peu passé le village de Gonzar. Quelques minutes seulement s'écoulent que Daniel passe devant le bar. Nous l'interceptons au passage et il se joint à nous pour la pause. 

 

Nous poursuivons notre route les trois ensemble. À notre grande joie, nous traversons des fôrets d'eucalyptus. Certains arbres sont si hauts qu'on a peine à en distinguer leurs cimes. Les troncs sont parfois immenses et l'odeur particulièrement agréable. Louise est emballée comme elle l'était avec les coquelicots.

 

Il y a beaucoup de marcheurs sur le camino aujourd'hui. La propreté des souliers et la petitesse des sacs à dos me laissent croire que plusieurs sont des randonneurs d'un jour. Ce n'est pas la journée idéale pour marcher dans le silence.

 

Arrivés à destination, dans le minuscule village de Airexe, c'est l'heure des adieux car Daniel a prévu être à Santiago samedi, une journée plus tôt que nous. Il se rend aujourd'hui à Palas del Rei, à moins de dix kilomètres d'ici. C'est un moment particulier que celui de laisser quelqu'un en sachant qu'on ne le reverra probablement jamais.

 

L'auberge Xunta de Galicia n'ouvre qu'à treize heures et nous avons quarante-cinq minutes à tuer. Nous déposons nos sacs à dos à la porte de l'auberge à la suite des autres sacs, près d'une dizaine, puis allons au bar de l'autre côté de la rue. C'est presque sans surprise que nous y retrouvons Luis et un de ses compagnons. Ils terminent leur dîner et s'apprêtent à quitter. Après les traditionnelles accolades, ils insistent pour nous offrir le café puis se rassoient avec nous. La conversation est agréable et nous nous comprenons drôlement bien. Ces joyeux lurons ont une façon particulière de faire le chemin de Compostelle en marchant peu et profitant allègrement de la bonne chère et du bon vin. Il s'est créé un lien serré entre nous, au-delà de l'événement de l'appareil photo. Peut-être un choc des cultures. Une fois de plus, nous nous laissons sur un "hasta luego" car il se peut que nous nous rencontrions à Santiago dimanche lorsqu'ils visiteront la ville avec leurs épouses qui les auront rejoints là-bas. 

 

Nous retournons à l'auberge quelques minutes avant treize heures et prenons place dans la file à l'endroit où se trouvent nos sacs. Nous engageons la conversation avec un couple de français. Ils sont hautains et de très mauvaise compagnie. En moins de deux, nous en savons beaucoup trop sur eux car ils parlent définitivement plus qu'ils n'écoutent. Dossier clos. Nous entrons à l'auberge et j'ai une désagréable impression de déjà vu. Je réalise rapidement qu'il s'agit d'une auberge du même réseau que celle de O Cebreiro. Même si l'enregistrement de chaque personne est long et ardu, la dame à l'accueil est très gentille et parle français. Pour le reste, c'est le jour de la marmotte. Le prix est plus élevé que dans le guide et le nombre de lits aussi. Ce n'est pas dix-huit lits que contient le dortoir du premier étage mais dix-huit lits superposés pour un total de trente-six. Il y a si peu d'espace entre les lits qu'il nous faut marcher de coté pour se frayer un chemin. Les douches sont encore de style vestiaire sportif et sans intimité. La cuisine moderne est sans ustensiles. Il n'y a ni wifi ni ordinateur avec Internet. Non plus de machines distributrices, de sofa, de télévision ni de salle de séjour. Et dans le village, pas d'épicerie et quelques rares restaurants. Après avoir connu des endroits extraordinaires, comme tout récemment à Portomarin et à Triacastela, je suis très déçu. Ce qui importe, c'est d'avoir un toit sur la tête, je sais. Pour garder le moral, je dois repenser continuellement que Santiago n'est plus qu'à quatre jours de marche.

 

Sans même passer au vote, nous nous donnons congé de lavage et de douche. Ça ne fera mourir personne de porter les mêmes vêtements deux jours de suite. 

 

Nous descendons à la cuisine et épluchons nos provisions pour le dîner. Rien d'extraordinaire mais suffisant pour boucher un coin. Je me rends compte qu'il y a deux petites chambres avec quelques lits au rez-de-chaussée. Ici aussi, les meilleurs lits seront attribués aux derniers arrivants.

 

Bien que le bar-restaurant d'en face soit correct, nous préférons marcher un peu et aller à celui que nous avons vu en arrivant, à l'entrée du village. Il semble plus tranquille. La place est confortable et la bière pression toujours aussi bonne. Je me paie la traite et commande des frites. Elles ne sont pas mauvaises mais baignent un peu trop dans l'huile. 

 

Nous marchons tranquillement dans le village délabré et sans vie. C'est froid et nuageux mais il ne pleut pas. L'église et le cimetière sont les seuls attraits. Il est tôt en après-midi et nous avons déjà fait le tour de la place. Nous allons jeter un oeil au menu du restaurant en face de notre auberge, histoire de planifier notre souper car il n'y a rien ici pour faire les courses. Nous apercevons Marita à l'intérieur et elle sort nous rejoindre tout sourire. Nous entrons prendre un café avec elle, notre quatrième de la journée. Elle attend ses amis Manuel et Mckensey qui doivent arriver d'un moment à l'autre. Nous échangeons nos adresses courriels car rendu à ce point, il est fort probable qu'on ne se reverra plus. Il n'y a pas si longtemps nous étions dans le même train vers St-Jean-Pied-de-Port, et nous voilà aujourd'hui à nous côtoyer encore sur le chemin après plus d'un mois. Les amis arrivent finalement et nous nous séparons.

 

De retour à l'auberge, je monte m'étendre un peu. Louise a horreur de ce dortoir et reste à la salle à manger du refuge. Elle feuillette livres et journaux qui y traînent. Je la rejoins plus tard et lui tiens compagnie. C'est vraiment ennuyant ici. Je me demande si nous n'aurions pas mieux fait de marcher deux heures de plus pour nous rendre à Palas del Rei, une ville de bonne importance. Je vis quand même bien avec mes choix.

 

L'heure du souper arrive enfin et nous traversons au restaurant. La place est tranquille car il est encore tôt. La pizza est très bonne et nous étirons chaque bouchée pour retourner au dortoir le plus tard possible.

 

C'est vers vingt heures que nous rentrons à l'auberge pour nous corder comme des sardines pour la nuit. Mon voisin de lit est si près que je n'aurais qu'à étendre le bras pour le toucher. Point positif, le chauffage a démarré et l'air ambiant, bien qu'humide, est relativement confortable. Je dois travailler encore une fois sur le lâcher-prise car ce soir, il y a beaucoup de mouvement dans la pièce et l'esprit est à la rigolade pour certains. J'ai la certitude que le branle-bas se poursuivra tard en soirée. Je ne me laisse pas influencer par tout ça et je m'endors en pensant aux merveilleux moments qu'il me reste à vivre sur le chemin de Compostelle.

 

 

 

 

Jour 37 / 24 km

Jeudi 13 mai 2010

Airexe / Melide

(Via O Porto, Lestedo, Os Valos, A Brea, As Lamelas, O Rosario, Palas del Rei, Carballal, San Xulián, A Grana, Ponte Campaña, Cassanova, O Coto, Leboreiro, Villanova, Furelos)

Temps de marche : 6 heures 35 minutes

Distance vers Santiago : 56 km

 

"Marcher est un état où l'esprit, le corps et le monde se répondent, un peu comme trois personnages qui se mettraient à converser ensemble, trois notes qui soudain composeraient un accord." (Rebecca Solnit)

 

L'air est pesant et humide dans le dortoir. Pas besoin de réveil-matin, la communauté s'est chargé de nous réveiller. L'heure est quand même acceptable. Il y a tellement de bruit dans le dortoir que rassembler ses choses et remplir son sac à dos se fait sans se soucier de déranger ou pas. Il fait très noir lorsque nous sortons de l'auberge pour nous rendre au bar d'en face. Le ciel étoilé et le dégradé bleu foncé de l'horizon annonce une journée splendide. 

 

Notre routine du déjeuner ne change pas, cafe con leche, tostadas, confiture d'abricots et journal du matin télévisé. La météo n'est guère encourageante pour les prochains jours mais pour le moment, ce qui importe, c'est aujourd'hui, et ce sera merveilleux.

 

Le pas est rapide et nous sommes en pleine forme. Le paysage est splendide et le soleil est au rendez-vous. Nous voyons une multitude de greniers à maïs et traversons des forêts d'eucalyptus géants. Le temps humide des derniers jours les a rendues très odorantes et nous prenons de grandes inspirations.

 

Nous entrons dans Palas del Rei vers neuf heures quinze. Quel dommage de ne pas avoir fait étape ici hier car la ville est belle et semble intéressante. Nous passons d'abord au guichet automatique pour refaire le plein d'euros puis, bien entendu, au bar, pour également refaire le plein, mais de café et de pain. Il y a un signal wifi et j'en profite pour faire mes mises à jour habituelles et écrire aux enfants. 

 

Nous n'avons que quatorze kilomètres au programme aujourd'hui et nous sommes déjà presqu'à mi-chemin. Tandis que nous avons un supermarché sous la main, nous en profitons pour faire immédiatement toutes nos courses de la journée, même si cela nous alourdit considérablement. Louise a fière allure avec sa baguette de pain accrochée sur le côté de son sac à dos.

 

Il est onze heures pile lorsque nous arrivons à la porte de la Casa Domingo de Ponte Campana, une auberge privée recommandée par une amie. Elle est située entre deux villages et le décor est fabuleux. Les champs et les boisés qui l'entourent ainsi que le pont que nous traversons pour y accéder sont magnifiques. Seule ombre au tableau, elle est fermée. Pendant que j'attends à l'entrée, Louise en fait le tour et ne revient que dix minutes plus tard. Elle qui ne parle pas espagnol réussit quand même à apprendre que l'auberge ouvre à quatorze heures. Attendre trois heures à la porte, même si l'endroit est extraordinaire et qu'il fait extrêmement beau, n'a aucun sens. Dans le fond, c'est presqu'un mal pour un bien car il est définitivement trop tôt pour arrêter de marcher. La décision de poursuivre notre route se prend donc très rapidement.

 

C'est la première fois de notre voyage que nous changeons nos plans en cours de route et je dois avouer que je ne déteste pas cette sensation d'aventure. Après consultation de notre guide, nous ferons dix kilomètres de plus pour rejoindre la ville de Melide. Ces kilomètres supplémentaires seront soustraits de la journée de demain où nous avions prévu en marcher vingt-quatre. Notre horaire sera ainsi respecté et nous serons à Santiago dimanche, comme prévu. 

 

Se remettre en branle après avoir cru que c'était terminé me demande un effort mental non-négligeable. Peu de temps après le nouveau départ, nous faisons une pause-collation le long du sentier, au pied d'un immense hangar à maïs. Des moutons broutent paisiblement à quelques mètres de nous.

 

Vers les treize heures, nous marchons dans ce qui semble être Melide mais qui, en fait, s'avère être un village avoisinant. Je suis découragé d'avoir une fois de plus avoir cru que la marche était terminée. Mais ce n'est rien face à ce que nous réserve notre entrée dans Melide. 

 

L'auberge municipale est fermée pour rénovation et n'ouvre officiellement que demain. Nous voilà en pleine ville, dans le bruit et la circulation, sans savoir où nous logerons ce soir. J'aime bien l'aventure mais je commence à déchanter. 

 

Nous suivons le camino et ses flèches jaunes au travers de la ville sans parvenir à trouver les hôtels qui apparaissent dans notre guide. Plus nous marchons et moins nous voyons de flèches. J'essaie de mémoriser le chemin parcouru pour éventuellement le refaire en sens inverse mais ça devient difficile. Nous errons au hasard des rues depuis presqu'une heure et dans mon esprit, il est clair que nous ne coucherons pas dans un dortoir ce soir. Nous entrons dans un hotel au hasard mais il est complet. Nous suivons la dame de la réception jusque dans une chic salle à manger où elle recherche quelqu'un qui pourrait lui donner de l'information sur un endroit où nous diriger, considérant le prix que nous voulons payer. Elle fait par la suite un appel téléphonique puis nous réfère à un hotel d'une rue voisine. Malgré notre nouveau statut de grippe-sous, le prix de trente euros nous convient parfaitement dans les circonstances.

 

Tant bien que mal, nous parvenons à trouver l'hôtel Xaneiro de l'avenue de La Habana et il se met à mouiller au moment même où nous y pénétrons. Il était moins une. L'endroit est convenable mais peut-être un peu distingué pour des bohèmes à sacs à dos comme nous. Je me sens plus à l'aise lorsque la dame estampille nos crédencials, reconnaissant par le fait même notre statut de pèlerins. Jusqu'au moment de déplier les euros, je suis inquiet du montant que ça coûtera, mais heureusement, le prix convenu de trente euros tient toujours. 

 

Nous sommes au quatrième étage et l'ascenseur qui nous y amène est si petit que nous avons peine à y entrer tous les deux avec nos sacs à dos à nos pieds. La chambre n'est pas différente d'une chambre d'hôtel traditionnelle. Deux lits simples que nous joignons ensemble, une petite table, deux chaises et une télévision câblée. C'est propre, tranquille et intime.

 

Le temps a filé et il est déjà quatorze heures. Pas question de faire de lavage aujourd'hui et ni l'un ni l'autre ne s'y opposent. Après une douche bien chaude, nous nous glissons un moment sous la couette et regardons le tournoi de tennis de Madrid à la télévision. En prévision de notre dîner, il ne manque que bière et pâtisseries pour que tout soit parfait. Je saute dans mes souliers et file seul en ville à la recherche de ces précieuses victuailles, que je trouve facilement et rapidement. J'en profite aussi pour repérer le chemin que nous devrons prendre demain matin pour repartir d'ici.  Cette ville est franchement plus grande que je ne le croyais et il nous faudra être vigilant pour ne pas s'égarer. Au retour, nous préparons de délicieux sous-marins et replongeons sous la couette pour manger et regarder encore le tennis à la télé.    

 

Le confort de la chambre me fait oublier un instant où je me trouve réellement. Je ne suis pas du tout en mode Compostelle présentement. Par contre, lorsque je repense à l'expérience difficile du dortoir d'hier soir, je n'ai rien à redire sur l'hébergement d'exception d'aujourd'hui. Passer le reste de la journée au lit, volets fermés, à manger, prendre quelques bières et regarder le tennis à la télé me convient parfaitement.

 

Vers vingt heures, après une demi-journée oisive à souhait, nous plongeons dans cet oasis de silence et de noirceur, sans voisin, sans ronflement et sans tracas.

 

 

 

 

Jour 38 / 14 km

Vendredi 14 mai 2010

Melide / Arzua

(Via Barreiro de Abaixo, A Peroxa, Boente, A Fraga Alta, Castañeda, Ribadiso)

Temps de marche : 3 heures 50 minutes

Distance vers Santiago : 42 km

 

"Un beau voyage est une oeuvre d'art." (André Suarès)

 

Tant que le solide volet métallique de la fenêtre de la chambre est rabaissé et que nous sommes dans le noir total, rien ne nous permet de deviner le temps qu'il fait. Dès son ouverture, les dés sont jetés. C'est gris et sombre. Je n'ai qu'une vue sommaire sur une minuscule cour intérieure et je me croise les doigts pour que mon interprétation de la température soit erronée. Nous quittons la chambre vers sept heures et descendons déjeuner au bar de l'hôtel. Il est très achalandé et les grandes fenêtres nous donnent l'heure juste sur la température. Nuages, vents et menace imminente de pluie. Ce qui importe pour l'instant, c'est de manger. Croissants, pain rôti, confitures, café, tout est délicieux. 

 

C'est une bénédiction que nous ayons parcouru dix kilomètres de plus hier alors que la journée était si belle car aujourd'hui s'annonce difficile. Je serais découragé d'avoir à faire vingt-quatre kilomètres. Tout cela mis ensemble me motive à lever les feutres et entreprendre cette courte randonnée quotidienne.

 

Il faut enfiler les imperméables dès le départ car il commence à pleuvoir. La ville est très agitée et la circulation importante. Les flèches jaunes qui marquent notre route ne sont pas toujours faciles à voir et nous redoublons de vigilance à chaque carrefour. En moins de quinze minutes, le dédale des rues de Melide est derrière nous et nous marchons enfin sur un chemin paisible. La pluie tombe sans arrêt. En moins de quelques kilomètres, les souliers sont imbibés d'eau. Je commence à en avoir marre de tout ça. Heureusement, je n'ai plus de mal aux jambes depuis plusieurs jours et cela me permet de marcher d'un pas franc et d'espérer la pause-café au plus vite. J'essaie tant bien que mal de porter mon attention sur ce qui m'entoure alors que je dois sécuriser chacun de mes pas pour ne pas glisser ou trébucher.


Pluie et humidité permettent  aux forêts d'eucalyptus de dégager leur extraordinaire parfum. C'est drôlement surprenant et fort agréable. Cela nous remonte allègrement le moral.   

 

La pluie cesse mais le ciel reste très nuageux. Une accalmie, même grisonnante, est toujours la bienvenue. Nous déambulons dans les bois lorsque soudain nous approchons d'un point de ravitaillement pour pèlerins. Je suis très surpris de trouver ici un kiosque autant garni en fruits, gâteaux, noix et café. Ma surprise est plus grande encore lorsque je réalise qu'il n'y a personne pour tenir boutique. Il y a des affichettes indiquant les prix et une petite caisse métallique est enchaînée au comptoir avec une mince fente pour y déposer des pièces de monnaie. Même si nous avons tout ce qu'il nous faut dans nos sacs, nous prenons quand même deux fruits et déposons un euro dans la boîte. J'adore ce guichet automatique de la collation et ne peux qu'espérer que chacun respecte le principe de ce libre-service basé sur l'honnêteté.

 

Dix kilomètres sont déjà rondement complétés que nous voilà à prendre le café con leche dans le village de Castaneda. Le bar n'est pas très grand et nous attrapons une des rares tables libres. Le tenancier du bar est gentil, souriant et poli. Je ne me rappelle pas qu'on se soit déjà adressé à moi en m'appelant "señor". Nous bavardons un instant avec une française d'un certain âge puis avec une torontoise qui doit bien avoir quatre-vingts ans. Elle fait un bout de chemin à chaque année et ne marche jamais plus de cinq ou six kilomètres par jour. Elle a passé la nuit à l'hôtel au-dessus de ce bar et le tenancier lui fait une chaleureuse accolade lorsqu'elle quitte la place. 

 

La température est définitivement moche et sans le vouloir, la pause-café s'allonge. Nous nous félicitons une fois de plus d'avoir fait dix kilomètres de plus hier et de pouvoir souffler un peu aujourd'hui. 

 

Certaines portions ascendantes du chemin sont pavées de grosses pierres plates qui permettent de gravir au sec quelques montées envahies d'eau. Pour le coup d'oeil, c'est réussi mais pour la marche, ce n'est pas l'idéal. Ma longue séquence de pas consécutifs déposés en plein centre de chaque pierre prend fin lorsque je perds l'équilibre et mets un pied entier dans l'eau. Au point où j'en suis, ça ne fait plus grand différence. 

 

La pluie redouble parfois d'ardeur et cela nous empêche de prendre notre lot quotidien de photos. Les sujets ne manquent pas pourtant, comme ce superbe cheval qui vient à notre rencontre alors que nous circulons dans les bois. Une clôture basse nous en sépare et il s'approche au plus près qu'il peut de nous. Il nous observe de ses grands yeux pendant quelques instants puis nous regarde nous éloigner sans broncher.

 

Nous atteignons Arzua à midi sous une pluie parfois forte. Nous entrons dans la ville par une large rue commerciale dont les façades sont sans style et sans personnalité. Il n'y a que l'affichage espagnol qui nous rappelle que nous sommes en Espagne. Tout en cherchant l'auberge, nous repérons ici et là des commerces où nous reviendrons faire nos courses plus tard.  

 

Il pleut toujours lorsque nous trouvons l'auberge privée da Fonte qui est située sur une petite rue parallèle au Camino Francès. Cela fait du bien d'être enfin à l'abri. L'endroit est désert et j'ai l'impression d'entrer dans une clinique médicale plutôt que dans un gîte de pèlerin. Il y a plusieurs bancs disposés le long des murs, des revues sur une table et une télévision au haut d'un mur. Près de la porte d'entrée, il y a une grande ouverture dans le mur qui donne sur une petite pièce où se trouve une jeune femme assise à un bureau. Je dois lui demander si nous sommes bien dans une auberge de pèlerins car elle ne semble rien remarquer au-delà de son magazine. 

 

Nous sommes les premiers arrivés et dès l'enregistrement complété, la jeune femme nous fait visiter la maison. C'est charmant et très propre. Notre chambre est à l'étage. Elle est vraiment jolie et ne compte que quatre lits. Chose surprenante, il y a un calorifère et il fonctionne. Je demande du papier journal à la jeune femme pour pouvoir commencer immédiatement à assécher les souliers et les placer sous le calorifère jusqu'à demain matin. Savoir que nous marcherons au sec demain m'enlève un poids des épaules.  

 

C'est toujours un plaisir d'avoir encore toutes les installations pour nous seuls. L'eau chaude est abondante et je me paie la traite. La salle de lavage est sur le même étage que notre chambre mais il faut descendre au rez-de-chaussée et remonter par un autre escalier. Les cordes à linge sont à la fenêtre de notre chambre, ce qui est franchement pratique. Le soleil fait une rare percée et nous en profitons pour remplir les cordes. Par contre, avant de quitter pour aller boire un coup en ville, il faut tout retirer car la pluie menace encore. Nous plaçons des cordes tout autour de nos lits et y étendons tout notre linge. Les bas vont directement sur le calorifère. Cette source de chaleur inattendue est un cadeau du ciel. 

 

La ville serait peut-être intéressante à visiter mais la température maussade, et mon blues de fin de voyage, m'en enlève le goût. On dirait que j'ai de moins en moins d'énergie pour faire les cent coups. Ce qui me préoccupe à ce moment-ci, c'est de dénicher un petit bar chaleureux pour boire une bonne bière pression. C'est dommage qu'il fasse si frais car la place publique où nous sommes ne doit pas manquer de terrasses par beau temps. Il y a panne d'électricité dans le secteur mais ça n'empêche pas la bière pression de couler, heureusement. 

 

Lorsque l'apéro est pris et que tout ferme pour l'après-midi, nous n'avons d'autres choix que de retourner faire la sieste à l'auberge et gérer le séchage de notre linge. Un jeune couple d'allemands a pris place dans notre chambre durant notre absence. Nous discutons ensemble quelques instants et ils sont très gentils. Je leur dis à quelle heure nous prévoyons nous lever le lendemain matin et cela leur convient très bien. 

 

Je m'étends quelques instants dans mon lit et le repos du guerrier est bon. Le silence de l'auberge est brusquement interrompu par quatre françaises qui s'installent dans la chambre voisine. Elles parlent beaucoup mais ça ne me dérange pas vraiment. Je mets mes bouchons dans les oreilles et poursuis ma détente.

 

Il est dix-sept heures et la ville reprend vie, tout comme nous. Nous nous préparons à aller faire les courses. Pendant que je fais quelques mises à jour internet en utilisant le signal wifi que j'attrape dans le hall d'entrée de l'auberge, les quatre françaises sont là également et nous faisons connaissance. Elles sont très sympathiques et ma foi, très drôles.

 

Nous prenons la direction d'une épicerie que nous avons vue en entrant dans la ville ce matin. La pluie s'est enfin arrêtée et nous marchons détendus, en ligne droite, sur près d'un kilomètre. L'épicerie n'est pas très grande mais il y a de tout. Je m'achète des crevettes et salive déjà du festin que je m'offre. Au retour, nous prenons soin de localiser le restaurant où nous déjeunerons demain matin. 

 

La cuisine de l'auberge est suffisamment grande pour cuisiner à l'aise. Nous sommes seuls le temps de préparer notre repas et un couple belge s'installe aux chaudrons alors que nous nous assoyons pour manger.  

 

Après notre copieux repas, les quatre françaises arrivent à la cuisine et nous nous mettons à discuter comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Elles ont entre cinquante et soixante ans et sont très complices entre elles. A les entendre, on croirait une bande d'adolescentes. Elles sont très amusantes et ne font véritablement pas leur âge. Mon vouvoiement habituel pour les gens, surtout plus âgés que moi, ne tient pas plus de deux minutes avec elles. Nous leur tenons compagnie tout le long de leur repas. Elles insistent pour partager leur vin et nous faire goûter au fromage de brebis et au pâté de coin. 

 

Nous ne remontons pas à nos chambres sans nous promettre de nous revoir demain. Nous nous donnons rendez-vous dans une auberge de Pedrouso demain soir. Sinon, dimanche à dix-neuf heures devant la cathédrale de Santiago. 

 

Je ne croyais pas qu'à deux jours de l'arrivée j'aurais encore la chance, et le goût, de tisser ce genre de liens avec des gens. Notre bulle de couple est secouée mais ce n'est pas désagréable du tout. Le courant passe bien et c'est tout ce qui importe.

 

J'ai peine à croire que demain sera notre avant-dernier jour de marche. Je suis tiraillé entre le désir d'arrivée au bout et la tristesse de mettre fin à ce périple.

 

 

 

 

Jour 39 / 21 km

Samedi 15 mai 2010

Arzua / Pedrouso

(Via Raido, Cortobe, Cruz, As Calzadas, A Calle, Casal, Boanista, Salceda, Ras, Brea, Raiña, Santa Irene, Rúa, O Burgo)

Temps de marche : 4 heures 50 minutes

Distance vers Santiago : 21 km

 

"Un homme qui ne marche pas ne laisse pas de traces." (Georges Wolinski)

 

Nos amies françaises se lèvent plus tôt que nous et c'est leur branle-bas qui nous réveille. Elles font passablement de bruit et ça ne me dérange pas du tout.

 

Il tombe un léger crachin lorsque nous mettons le nez dehors pour nous rendre au bar. Le temps d'un bon café et tout se dégage. Le bleu perce les nuages et le soleil ne saurait tarder. 

 

Le décor est fabuleux pour cette avant-dernière journée de marche et nous marchons à bon rythme. Nous rattrapons rapidement nos françaises parties plus tôt que nous ce matin. Nous faisons un court bout de chemin en leur compagnie même si elles ne marchent pas très vite. Nous prenons les devants mais les sachant toujours tout près derrière, nous ajustons notre rythme au leur pour arriver ensemble à la pause de la mi-chemin. 

 

Nous nous arrêtons dans un bien drôle de bar constitué d'une terrasse sous un toît et trois côtés ouverts. Il n'est pas non plus dans un village mais plutôt dans un regroupement de quelques maisons dans la campagne. C'est champêtre et ça ne manque pas de charme. Le café est tiède et les madeleines bien bonnes. Tous ensemble, nous convenons de coucher ce soir à la même auberge dans le village de Pedrouso. Aussi, les françaises ont déjà une réservation à Santiago, près de la cathédrale et elles nous proposent d'y ajouter deux places si nous le désirons. Nous acceptons volontiers et le tour est joué en un coup de fil. J'aime beaucoup la compagnie de ces dames mais sincèrement, je n'endurerais pas ce système de voyage à six bien longtemps si nous n'étions pas si près du but. Pour le moment, ça me convient, surtout que je suis maintenant officiellement le coq avec ses poulettes. 

 

Nous repartons devant et marchons d'un bon pas. Par mégarde, à un croisement de sentiers dans un boisé à moitié défriché, nous ratons une flèche jaune de direction et prenons à droite plutôt qu'à gauche. Conséquemment, la flèche suivante n'apparaît jamais et près d'un kilomètre plus loin, alors que nous commençons à douter de la route que nous suivons, nous voici soudainement revenus sur le camino, quelques centaines de mètres avant notre erreur. Chanceux dans notre malchance, le détour que nous avons fait a décrit une boucle qui nous a replacés sur le bon chemin. Quelques minutes plus tard, nous repassons à l'intersection de notre erreur et la flèche jaune, bien que discrète, indique clairement qu'il faille prendre à gauche. 

 

Nous arrivons tôt à Pedrouso, un peu passé midi. L'auberge Porta de Santiago est facile à trouver sur l'artère principale du moderne village. Nous sommes encore les premiers et comme toujours, nous avons le choix parmi tous les lits. Le gîte est très beau, moderne et l'homme à l'accueil est très gentil. Une apaisante musique d'ambiance flotte dans l'air.  

 

Nous nous installons dans un coin isolé du dortoir en espérant que les françaises arriveront suffisamment tôt pour prendre les lits voisins.

 

Les salles de bain et les douches sont drôlement propre et j'ai la place pour moi seul. C'est encore et toujours un moment fort de la journée de s'abandonner de longues minutes sous le jet d'eau chaude. Il y a une terrasse extérieure à l'étage et les lavabos pour laver le linge s'y trouvent. Il ne s'agit que d'une cour intérieure sans vue sur les alentours. Plusieurs chaises sont disposées en plein soleil, tout près des cordes à linge.

 

Les françaises arrivent finalement une heure plus tard et s'emparent des lits toujours libres à côté des nôtres. Vers quatorze heures, nous quittons l'auberge tous ensemble et partons à la recherche du restaurant où nous mangerons ce soir et qui nous a été recommandée. Nous marchons une bonne trentaine de minutes sans parvenir à le dénicher. Chemin faisant, nous rencontrons un couple de québécois que les françaises connaissent.

 

Nous rebroussons chemin et entrons dans le bar face à notre auberge. Il y a du tennis à la télé et nous nous disputons les meilleures places. Je ne sais pourquoi mais un homme accoudé au bar me pointe un autre téléviseur où est présenté le Grand Prix de Formule Un de Monaco. Je repense aux longues minutes perdues dans la rue à chercher un restaurant qui n'existe pas et je m'en veux terriblement d'être passé à un cheveu de manquer le Grand Prix que j'aime le plus. Heureusement, j'assiste aux passionnantes dix dernières minutes de la séance de qualifications.

 

L'après-midi passe tout doucement et nous avons du bon temps ensemble. La bière est fraîche et les tapas, du poulpe, délicieux. Lorsque nous retournons à l'auberge, nous montons à la terrasse pour jeter un oeil à notre linge. Le soleil fait de gros effort pour paraître et la température est néanmoins confortable. Nous nous assoyons avec les filles et faisons vraiment connaissance à ce moment.

 

Il est dix-sept heures et je ne reconnais plus notre gîte, pourtant si paisible cet après-midi. Le dortoir est devenu un asile bruyant. Il y a un va-et-vient de centre commercial ahurissant et la porte des salles de bain claque sans arrêt. Mon intolérance a abdiqué depuis quelques temps déjà et tout ce tintamarre ne me dérange pas. En fait, si près du but, ça n'a plus vraiment d'importance.  

 

Il y a de l'électricité dans l'air car la plupart des gens ici seront à Saint-Jacques-de-Compostelle demain. Seulement vingt-et-un kilomètres nous séparent de sa réputée cathédrale. En ce qui nous concerne, il est clair que nous ne voulons pas arriver pour la traditionnelle messe de midi. Nous nous lèverons à notre heure habituelle et devrions atteindre Santiago vers midi trente. Par contre, il en sera autrement pour la plupart des gens, dont nos amies les françaises, qui se lèveront très tôt pour arriver au plus vite à la cathédrale. Je suis mentalement prêt à me faire réveiller tôt demain.

 

Comme il n'y a pas de cuisine commune à l'auberge, nous partons à la recherche d'un restaurant, toujours les six ensemble. Nous marchons sur la rue principale d'un bout à l'autre et retournons finalement au restaurant de cet après-midi. Cela s'avèrera un excellent choix car au-delà de la salle principale aux allures de bar sportif se trouve une salle à manger intime, paisible et bien fenestrée. Le menu est enfin à la hauteur de nos attentes. Le serveur-propriétaire est une soie et il nous traite aux petits oignons. Bien que la spécialité culinaire de la Galice soit le poisson, j'ai mangé un bœuf galicien que je ne suis pas prêt d'oublier. 

 

Le gîte s'est calmé un peu mais la porte des salles de bain claque toujours régulièrement. Je me couche en songeant que notre chemin se termine demain. Je me promets de savourer pleinement chaque kilomètre restant, plus encore que je ne l'ai fait pour les sept cents soixante-dix précédents. Je suis prêt mentalement et physiquement à vivre cet événement grandiose. Il n'y aura pas de comité d'accueil ni de ruban au fil d'arrivée pour nous accueillir. Nous devrons rendre mémorable à notre façon notre arrivée pour en faire un souvenir que nous n'oublierons jamais.

 

 

 

 

Jour 40 / 21 km

Dimanche 16 mai 2010

Pedrouso / Santiago

(Via San Antón, Amenal, Lavacolla, San Marcos, Monte de Gozo)

Temps de marche : 4 heures 50 minutes

Distance vers Santiago : 21 km

 

"Où toutes les routes finissent, commence un autre voyage " (Christiane Singer)

 

Comme prévu, dès cinq heures du matin, beaucoup de gens se lèvent autour de nous. La course folle pour rallier Santiago pour la messe traditionnelle de midi est officiellement lancée. Nous n'en ferons heureusement pas partie. Je fais semblant de dormir pour ne pas engager de conversation avec nos voisines, ce qui me condamnerait à me lever avec elles. Je passe l'heure qui suit dans mon lit, à regarder le plafond et à imaginer ce que sera ma vie à partir de demain, sans avoir à marcher tous les matins en sautant du lit.

 

Nous nous levons à notre heure habituelle et le dortoir est désert. Les prévisions météo sont bonnes pour aujourd'hui et notre plaisir est gâché lorsqu'en sortant de l'auberge le ciel est complètement couvert.

 

Nous entrons dans le premier restaurant que nous rencontrons. Il y a bien vingt-cinq personnes à l'intérieur et ils semblent tous se connaitre. Ça parle fort, et beaucoup trop. J'aurais préféré un peu plus de tranquillité mais ce n'est pas le temps de faire le difficile. Le service est lent, très lent. Comme si cela ne suffisait pas, la grande fenêtre près de laquelle nous nous trouvons se couvre soudainement de gouttelettes de pluie. En l'espace de quelques bouchées de tostadas, à notre grand bonheur, les nuages se dissipent. Quand nous quittons le restaurant une heure plus tard, le soleil se lève à peine et le ciel est d'un bleu formidable.

 

Contrairement aux trente-neuf journées précédentes, l'objectif d'aujourd'hui n'est pas d'atteindre le prochain refuge pour la nuit mais bien de mettre un terme à notre grande aventure sur le chemin de Compostelle. Je ne sais plus si je dois m'en réjouir ou pas.

 

Le chemin est tout aussi désert que les hameaux et villages que nous traversons. Nous marchons totalement seuls alors que depuis plus d'une semaine, c'est la cohue sur le chemin. J'en suis très surpris et j'ai souvent l'impression de m'être trompé de chemin. Chaque nouvelle flèche jaune me rassure. Cette tranquillité est la bienvenue et me permet de faire le plein de tout ce qui me manquera dès demain, à savoir le calme de la campagne espagnole, le soleil de la Galice, les hangars à maïs, les forets d'eucalyptus et j'en passe. Nous ne nous parlons presque pas et savourons chaque moment. Sans les apercevoir, nous longeons les pistes de l'aéroport international de Santiago. Les avions qui décollent régulièrement nous rappellent que nous sommes vraiment très près de la grande ville. 

 

Lorsque nous nous arrêtons pour la pause-café, nous savons qu'il s'agit de la dernière de notre voyage. Le restaurant est petit et la jeune serveuse nonchalante. Le café con leche et les rôties sont très bons. 

 

Lorsque nous reprenons la route, il y a soudainement plus de marcheurs. Je ne comprends pas d'où ils arrivent tous alors que nous n'avons rencontré que deux personnes de tout l'avant-midi. Leurs sacs sont petits et leurs souliers propres. Des randonneurs d'un jour pour la plupart. À certains moments, plus d'une dizaine de personnes marchent devant nous et autant derrière. Je me sens un peu marginal dans cette foule mais je poursuis mon chemin sans m'y attarder.

 

Nous atteignons aisément le haut de la Monte do Gozo, que certains racontars décrivent comme l'épreuve ultime de cette dernière étape. De ce point, nous apercevons au loin les clochers de la cathédrale de Santiago, à cinq kilomètres d'ici, et le sentiment d'accomplissement est plus fort que jamais. 

 

Les kilomètres suivants sont particulièrement grisants. Nous entrons officiellement dans Santiago vers midi et déambulons une trentaine de minutes dans ses faubourgs avant de pénétrer dans le cœur de la vieille ville. L'émotion me creuse l'appétit. Je m'arrête une dernière fois dans une boulangerie pour y attraper un croissant.

 

Chemin faisant, un petit train sur roues rempli de touristes vient en sens inverse et je me sens comme une attraction. C'est plus fort que moi et je leur envoie la main en hurlant un yahoo bien fort. Après de longues minutes à marcher nerveusement, nous apercevons enfin l'arrière de la cathédrale. Nous longeons son côté nord où un musicien de la rue joue Avé Maria à la mandoline puis passons sous une arche de pierre. Nous débouchons sur une immense place publique et la cathédrale est là, toute grandiose, sur notre gauche. Nous nous faufilons au travers de la foule et, sans déposer nos sacs, nous nous arrêtons en plein centre de la place, face à la cathédrale. Le soleil est au rendez-vous et le moment est sensationnel. Je ne suis pas fatigué et je me sens vraiment bien. Je n'ai pas l'impression d'avoir marché huit cents kilomètres. Nous sommes côte-à-côte, toujours sac au dos, à admirer en silence la cathédrale, je glisse ma main dans une petite poche de mon sac et en ressors deux bonbons qui y sont cachés depuis deux mois. Nous avons l'habitude de manger ces bonbons à la fin de chacune de nos randonnées au Canada. J'en tends un à Louise, elle me prend dans ses bras et nous pleurons.

 

Le défi est accompli, la satisfaction est totale. J'ai peine à croire que tout est terminé et que mes prochains pas serviront à me ramener à la maison, puis à poursuivre mon chemin dans la vie. C'est une chance inestimable que d'avoir vécu tout cela, pas à pas, en prenant chaque jour le temps de regarder longuement, sentir profondément, toucher avidement et goûter goulument. J'ai la tête emplie de paysages, de visages et de sensations. Je sais maintenant ce que goûte la vraie liberté et ne pourrai plus vivre sans y penser.